Lumisi n’était effectivement pas morte. Le chef des nomades qui l’avaient enlevée était un homme pratique qui avait vite réalisé que cela ne l’avancerait guère de tuer cette fillette quand il pouvait la revendre comme esclave à quelque riche marchand oriental. Il la jeta donc sans ménagement au fond d’un chariot, et la caravane repartit pour les vastes étendues inexplorées de l’est.
« Vastes étendues inexplorées » était un moyen commode utilisé par les Caramènes pour désigner tout ce qui se trouvait à l’extérieur de leurs frontières, et dont ils n’avaient pas la moindre idée du nom. De fait, la caravane, une fois qu’elle eut franchi la Lími et la Chaîne Orientale, traversa d’ouest en est les vastes territoires de Décimazya, qui n’étaient guère peuplés à l’époque. Les premiers humains qui y avaient mis les pieds l’avaient fait à peine un siècle auparavant, chassés de l’est par des guerres internes ; ils n’avaient pas encore de royaumes constitués, seulement des villages et quelques chefs d’importance mineure, même si la cité qui serait plus tard Ondomo existait déjà au fin fond de sa vallée. Mais les gens de ces territoires n’avaient rien à voir avec les Caramènes ; ils venaient de peuples entièrement différents, parlaient des dialectes totalement étrangers, et n’avaient jamais eu le moindre contact avec leurs voisins de l’ouest.
Lumisi traversa entièrement ces terres, terrorisée par l’aventure, les yeux écarquillés à l’arrière de son chariot. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait, elle était incapable d’y réfléchir ; elle se contentait d’observer avec effroi les hommes étranges qui l’entouraient, leurs armes étincelantes, les paysages nouveaux que la caravane traversait dans un tonnerre de sabots et un nuage de poussière.
Puis les nomades parvinrent en Diversa, en franchissant les hautes montagnes désertes qui séparent les deux continents ; Lumisi vit des sommets couverts de neige, des à-pics effrayants, des cols brumeux. Elle comprenait de moins en moins, avait l’impression que la terre s’affolait autour d’elle - était-ce seulement possible, un paysage pareil ? Enfin, quand les chariots redescendirent dans la direction des immenses plaines vertes de Wardii, elle eut l’impression de retrouver une vision plus familière ; ce n’étaient pas les prés qui manquaient en Carami. Mais des prés de cette immensité, et sans personne pour les habiter ? La fillette avait de plus en plus peur, et l’impression que ce voyage n’en finirait jamais.
Cela faisait longtemps, alors, que l’Empire de Nil-Armon, autrefois si puissant, avait perdu à peu près tout pouvoir sur ces régions sauvages. La grandiose cité d’Armon contrôlait encore un territoire d’une certaine importance le long de la mer du Midi, mais cela n’avait plus rien à voir avec la puissance armonite du temps des guerres de l’Astramène. A présent, cette partie de Diversa n’était plus qu’une zone peu peuplée aux frontières incertaines ; un royaume apparaissait un jour, disparaissait le lendemain, et de toute façon, comme la plupart des habitants étaient nomades, n’avait jamais un pouvoir phénoménal. Cependant, la cité de Daber commençait à tirer son épingle du jeu. Vivant du commerce avec les caravanes qui traversaient le Continent dans tous les sens possibles, elle s’enrichissait petit à petit sous la houlette de ses princes marchands millionnaires ; on pouvait y vendre et y acheter toutes les marchandises disponibles sur le continent. Très logiquement, c’est vers Daber que la caravane qui emmenait Lumisi se dirigea.
Le Grand Marché de Daber se dressait juste au pied des murailles de la ville, qui parurent à Lumisi aussi immenses, inhumaines et effrayantes que des montagnes. Le Marché était une forêt de tentes multicolores à perte de vue, sillonnée par des hommes de toutes les couleurs, parlant toutes les langues et portant toutes les sortes de vêtements ; le brouhaha continu était insupportable, le chaos inimaginable. On y vendait du bétail, des bijoux, des épices, des tissus, du papyrus, des casseroles, des légumes, des livres, des médailles et des lampes magiques avec leurs génies dedans, et bien plus de choses que la petite Lumisi en avait jamais vu dans toute sa courte vie. Mais en ce qui la concernait, c’est vers la zone des marchands d’esclaves que l’on l’emmena, avec tous les autre prisonniers que les nomades avaient capturés tout au long de leur expédition.
C’était l’endroit le plus effrayant de tout le marché. Des êtres en haillons et couverts de chaînes s’y traînaient misérablement sous l’œil intrigué de personnages en riches manteaux, venus négocier le prix de leurs futurs serviteurs. Le bruit, un mélange de criailleries et de gémissements, était pire que partout ailleurs. Entièrement absorbée dans le spectacle, Lumisi remarqua à peine qu’on lui attachait la même chaîne aux poignets pour la traîner en haut d’une estrade avec tout un groupe d’autres futurs esclaves.
Il lui sembla rester là des éternités, debout dans le froid et dans ses haillons, à regarder en retour tous ces gens qui venaient la regarder fixement. Enfin, au début de la soirée et alors qu’elle était une des seules à rester sur l’estrade, épuisée et gelée, un de ses nomades vint soudain la détacher de sa chaîne, la saisit sans ménagement par le bras et vint la jeter aux pieds d’un quidam au manteau brodé d’or, qui la considérait d’un air intrigué mais - semblait-il - pas malveillant.
Il lui parla dans une langue incompréhensible, et elle lui répondit par un regard noir. Lumisi n’avait que six ans et demi, mais elle avait déjà son caractère. Cela ne sembla pas démonter l’homme étincelant, qui échangea encore quelques mots avec le nomade, lui jeta une bourse tintinnabulante, et prit sa petite esclave par la main pour l’emmener hors du marché.
En passant devant l’étal d’un marchand de tissus, il acheta à Lumisi un chaud manteau de laine, ce qui intrigua fort la fillette, mais fut loin de lui déplaire. Puis ils franchirent l’immense porte creusée dans les imposantes murailles, et pénétrèrent dans Daber. C’était la première ville que Lumisi voyait, et elle ouvrit des yeux immenses, le souffle coupé par tout ce qu’elle voyait autour d’elle, les maisons avec tous leurs étages, les fontaines, les statues. Mais comme le marchand la tenait toujours par la main, elle n’eut pas le choix de s’attarder pour admirer le paysage, et elle suivit son nouveau maître jusque devant une grande maison aux sculptures de marbre, et dont les fenêtres brillaient d’une chaude lumière dorée dans le violet du soir. L’endroit n’avait pas l’air si désagréable que ça, finalement.
Suite
Commentaires