Mercredi 10 janvier 2007

    

Parce qu'il est temps qu'on passe à autre chose...


       Dans Carami engloutie, la vie s’organisa. Dans la mesure où tous les survivants du désastre s’étaient rassemblés dans les quelques îles qui parsemaient ce qui avait été l’est de Mazya-Caramina, lesdites îles étaient toutes plus ou moins surpeuplées, et les architectes sur place durent travailler sur des projets particulièrement innovateurs de villes contruites en hauteur : bientôt, chaque parcelle de terre émergée en Carami fut un conglomérat compliqué de tours à dix ou douze étages, reliées par des ponts également habités, séparées par de complexes réseaux de canaux sillonnés de barques effilées. Les sous-sols - ou, en ce qui nous concerne, sous-eau - furent également abondamment mis à contribution. Les Ondins de Balariana fournissaient la matière première, mais en échange, tout artisan de n’importe quelle île devait leur remettre plus de la moitié de ce qu’il produisait. Cela leur permettait de vivre, parfois assez confortablement ; mais tous ceux qui ne produisaient rien, comme les passeurs qui faisaient la navette entre une tour et l’autre, étaient la plupart du temps réduits à vivre de la charité publique. Comme il n’y avait aucun moyen de contact entre une île et une autre - les ondins veillaient bien à ce qu’une barque de pêche ne s’éloignât jamais à plus d’une certaine distance de la ville dont elle dépendait -, Flama ne sut jamais ce qui se passait hors de la Nouvelle. Il n’y avait aucune nouvelle de Géonado ni d’Adamira : les deux lignées de Grands Magiciens semblaient s’être évanouies dans le brouillard. Une seule chose était rassurante, et c’était que Balariana n’avait pas encore trouvé l’Astramène, sans quoi elle aurait déjà été Maîtresse du Monde. C’était un soulagement ; mais il était évident que ce n’était qu’un répit.

 

            De temps en temps, une ou deux Aevines passaient en planant au-dessus des îles ; mais en dépit de tous les appels que leurs lançaient les habitants du haut de leurs tours, jamais aucune ne s’arrêta. Le Peuple des Airs n’avait apparemment pas encore perdu sa bonne habitude d’observer-sans-intervenir. Balariana avait réduit Carami en esclavage ; cela avait sans doute fait l’objet de quelques rapports dans les annales du Nid, mais cela ne valait pas la peine que l’on se dérangeât.

 

            Cependant, Flama tenait de moins en moins en place. Elle ne supportait pas de voir cette insolente femme-poisson piétiner allègrement tout ce qu’elle avait essayé de construire, et elle détestait plus que tout sa propre impuissance à l’en empêcher.

« Ce n’est pas possible ! s’écriait-elle un jour que Norédanal pénétra dans la pièce, creusée dans la pierre au sommet de la plus haute montagne d’Arctinia, qui était devenue sa salle du trône. Ils devraient nous aider !

- Qui ça, chérie ?

- Mais les autres ! Mazya-Caramina n’est pas le seul pays sur cette planète, et de savoir qu’une Sorcière peut s’emparer de l’Astramène du jour au lendemain devrait tout de même en intéresser quelques-uns ! Géonado m’a parlé d’un pays qui s’appellerait la Rêvie, et où les rois descendraient eux aussi de Lanuri-Lella ; eux au moins devraient connaître le danger ! Ils devraient être capables de faire quelque chose !

- Ils ne sont sans doute pas au courant, fit Norédanal, un peu surpris par la colère de sa femme.

- Eh bien, il faut les prévenir ! Et si personne ne veut prendre le risque, j’irai moi-même !

- Toi ? Mais enfin, c’est à des milliers de kilomètres !

- Et alors ? Toute ma vie, j’ai été une reine minable, Norédanal ! Je n’ai jamais été capable de prendre une décision correcte ! Sans Géonado, j’aurais mené le pays à la catastrophe ! On me surnommait la Petite Reine, et c’est bien ce que j’étais... Mazya était une grande reine, elle, elle n’aurait pas laissé une Sorcière anéantir le plus beau pays du monde, elle l’aurait empêché... Mais moi ! Je me suis contentée de m’asseoir et de regarder le désastre ! Mazya a fait une erreur. Elle n’aurait jamais dû me laisser son trône !

- Ne dis pas ça, tu ne...

- Et le pire, c’est ça ! Tu ne veux pas que je dise ça, parce que tu me fais confiance ! Tout le monde me fait confiance, ils disent que je suis leur Reine, ils m’obéissent, alors que je ne suis qu’une minable ratée... Alors, je veux faire quelque chose d’utile, tu m’entends ? Je veux faire quelque chose pour aider mon pays, même si je dois mourir pour ça, même si je dois ne jamais revoir mon fils ! C’est pour ça que je veux aller en Rêvie chercher du secours. Tu comprends ? »

Elle se tut, essoufflée, en larmes, fixant un regard vide sur Norédanal qui ne savait que trop penser. Des multitudes de pensées confuses tourbillonnaient sous ses cheveux roux. Lui non plus n’avait guère été à la hauteur de la tâche, il s’était contenté de poser son postérieur sur le trône et de jouer au Roi... et comment avait-il pu ignorer, pendant toutes ces années, ce que sa femme vivait et souffrait ?

« Je viens avec toi », répondit-il simplement.
 

            Tout fut organisé très vite. La plupart des Néo-Selminans ne furent même pas informés ; seuls furent mis au courant la nourrice du petit Carlino et son mari, qui, passeur de son état, disposait d’une barque qui pourrait emmener au loin le roi, la reine et le prince héritier. Car Flama, en dépit de tous les risques, ne voulait pas abandonner son petit ; il n’avait qu’un an à peine, et elle savait que Balariana ferait tout pour le tuer si elle apprenait qu’il était laissé seul à la Nouvelle.

            Une nuit sans lune, donc, Flama et Norédanal, la première portant le petit prince dans ses bras, et tous deux vêtus de manière à passer incognito, se glissèrent hors de leurs appartements troglodytiques pour se diriger vers le quai le plus proche, où le mari de la nourrice les attendait à côté de leur barque. On embarqua sans un mot, et silencieusement, le petit bateau se mit à glisser sur les eaux noires qui recouvraient le monde.

            Le mari de la nourrice, légèrement braconnier sur les bords, connaissait un passage entre deux petits îlots inhabités, que les ondins de Balariana ne surveillaient que rarement ; et il s’y engagea à larges coups d’aviron, jusqu’à atteindre une petite plage rocheuse bien abritée.

« C’est là que je vous laisse, Majestés, chuchota-t-il. Le sud est par là-bas ; si vous suivez tout droit, vous ariverez en Éanzamia, et là-bas il y aura sans doute des gens pour vous aider Habillés comme vous êtes, les satanés hommes-poissons ne vous reconnaîtront pas. Bonne chance.

- Merci », répondit Flama, et le brave homme descendit de son bateau avec une larme dans l’œil. Norédanal s’empara des avirons, et le petit bateau commença à s’éloigner petit à petit vers l’horizon noir.

 

            La chose se passa trop vite pour que le mari de la nourrice pût tout distinguer clairement. Mais il n’était pas bien dificile de deviner ce qui se passait. Soudain, une forme noire bondit hors de l’eau, vola par-dessus le bateau, et replongea de l’autre côté en serrant dans ses bras un petit paquet qui criait à tue-tête. Là-bas, la Reine hurlait à s’en user les poumons, mais c’était trop tard : l’Ondine avait disparu en emmenant avec elle le petit prince Carlino. Il devait déjà être noyé à présent.

            Pleurant, le mari de la nourrice revint à la nage sur l’île principale de la Nouvelle. On n’entendit plus jamais parler de Flama et de Norédanal. Peut-être parvinrent-ils en Éanzamia ; peut-être pas. Peut-être même arrivèrent-ils en Rêvie, mais là encore, peut-être pas. C’est en tout cas peu probable. Mais on ne le sut jamais.

 

            Quand les Ondins apprirent la nouvelle, ils n’en firent pas un secret. Bientôt, toutes les îles surent que leur Reine avait disparu, que leur petit Prince était noyé, et que la lignée Déolyana appartenait définitivement au passé. Cela suffit à tuer tous les germes d’espoir qui restaient dans les cœurs. Les Caramènes renoncèrent à jamais voir les eaux redescendre, et Balariana en profita pour faire peser encore plus lourdement son joug sur Carami.

 

            Mais elle ne trouva jamais l’Astramène ; elle n’en eut pas le temps. En 44.V, avec l’aide de la Rêvie, les serviteurs du Réseau sur l’île de la Lune réussirent à franchir la protection de magie noire qui entourait la gardienne de la perle d’Océan, et à tuer la malheureuse. Privée de sa servante, la pierre magique perdait tout pouvoir ; et l’Enchanteur Almeran Ley, roi de Rêvie, réussit à la purger d’Olmo et à la réintégrer dans le réseau avec un nouveau serviteur.

Almeran avait réussi ce que Flama avait voulu en vain. Balariana perdit aussitôt le contrôle des Océans, et les eaux commencèrent à baisser.

            On peut deviner que les cris de joie qui retentirent alors firent sérieusement mal aux branchies de la Reine des Océans ; et en retour, son cri de rage fut entendu dans toutes les îles, du bas en haut des tours. Ce jour-là, plusieurs Ondins virent leur maîtresse jaillir en fureur de son palais sous-marin, pour remonter comme une torpille vers la surface ; et là, crevant l’eau, s’emparant d’une immense conque enchantée pour porter la voix à des milliers de kilomètres, elle cria :

« Vous croyez peut-être être débarrassés de moi, misérables petis insectes ? Ah, vous pouvez rire, vous pouvez crier de joie ! Je pars, oui... mais je vous laisse un cadeau d’adieu ! Vous allez bientôt le découvrir, et je ne crois pas que vous apprécierez, mes chers petits ! Ha, ha, ha ! »

Et elle replongea vers les profondeurs sombres, et aucun Caramène ne la revit jamais plus.

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publié dans : Histoire de Flama
Jeudi 28 décembre 2006

            Comme aucun bateau n’était assez grand pour transporter l’intégralité de la population du Palais, ce fut Norédanal qui trouva la solution : une fois que tout le monde fut monté sur le toit principal, les hommes les plus forts s’attelèrent à scier la charpente pour la détacher des murs. Quand l’eau eut atteint le sommet des bâtiments, le toit se mit à flotter avec toute sa population de réfugiés. Mais à ce moment-là, Selmina, la glorieuse cité, n’était plus qu’un souvenir. Il n’y avait plus que de l’eau à perte de vue, un infini bleuâtre en-dessous d’un autre infini bleuâtre, et quelques pauvres embarcations surchargées de citoyens qui venaient de perdre en l’espace d’une journée tout ce qu’ils possédaient. Il ne devait pas y avoir là plus de la moitié de la population de Selmina, réalisa Flama avec un coup au cœur. Tout le reste avait péri.

« Qu’allons-nous devenir, Majesté ? appela un homme qui serrait une petite fille en pleurs dans ses bras. Tous deux étaient perchés de façon précaire sur une table qui flottait sur l’eau.

- Nous allons survivre, mon ami, répondit Flama tristement. Nous n’avons pas le choix. Le point le plus haut de Carami est bien les monts Arctinia, n’est-ce pas ?

- Certes, Majesté, mais...

- Alors, ce sera là que nous vivrons. Mais tout d’abord, il faut organiser le voyage. Y a-t-il des magiciens parmi vous ?

- Moi, appelèrent plusieurs personnes dans diverses embarcations.

- Vous ferez en sorte que nous ne mourions pas de faim. Il doit bien y en avoir un parmi vous qui sache faire apparaître quelque chose à manger, et un autre pourra sans doute le Multiplier. Ce ne sera pas le luxe, mais nous survivrons. Et maintenant, mettons-nous en route... »

Quelques-uns crièrent Vive la Reine ! mais la plupart restèrent muets, trop accablés pour parler. Quant à Flama, elle tomba dans les bras de Norédanal, tremblant de tous ses mebres, incapable d’endurer davantage.

 

            Le voyage jusqu’à Arctinia ne fut pas facile. Des embarcations s’égarèrent, d’autres se renversèrent ; les Ondins de Balariana, maintenant omniprésents, tournaient autour du convoi avec des sourrires ironiques et des remarques moqueuses.

« Quelle tristesse ! les pauvres petits insectes ont perdu leur nid...

- Vous voulez chercher une île ? Vous n’aimez pas l’eau, vraiment ? Drôles de goûts...

- Oh, regardez-moi ce brave petit insecte en pleurs... c’est votre reine, je crois ? Ou plutôt c’était. Maintenant, c’est Balariana la Grande qui est votre seule et unique Reine. Vous devriez être contents !

- Pauvre petite ex-reine insecte ! Elle a passé sa vie à construire un pays, et d’un claquement de doigts de Balariana la Grande, pffuit ! Plus rien ! Que c’est triste...

- LA FERME ! » hurla Norédanal, assenant un grand coup de sceptre sur le crâne de l’Ondin le plus proche. Après cela, ses congénères se tinrent à distances, mais on pouvait toujours distinguer leurs sourires narquois dans le lointain.

            Au début, les exilés recontraient souvent des sortes d’îles qui n’étaient autres que des sommets de colline, souvent encombrés de réfugiés ; puis, les eaux continuant de monter au fil des jours, les îles disparurent, et les seuls autres êtres vivants, à part les Ondins et les oiseaux, furent d’autres longues files de bateaux surpeuplés en route vers l’Est. Avec les monts Arctinia, les plateaux du Límisinto et la Chaîne Orientale, la partie orientale de Carami était notablement plus haute que la partie ouest, et les rescapés du désastre pensaient à raison qu’ils pourraient y retrouver la terre ferme. A chaque fois que le toit ambulant de Flama croisait des gens, la Reine déchue leur criait :

« Ne perdez pas courage ! Mazya-Caramina existe encore, en dépit de ce que toutes les reines-poissons pourront lui faire ! Si vous voulez me rejoindre, sachez simplement que Flama et le Gouvernement sont dans les monts Arctinia ! »

Et les malheureux se sentaient vaguement rassurés pour la suite de leur voyage, rien que de savoir que leur Reine était toujours en vie.

 

            L’automne était déjà bien avancé quand les réfugiés de Selmina parvinrent enfin à la terre ferme, et que Norédanal aida sa femme à poser le pied au bas d’une longue pente herbeuse que venaient lécher les eaux qui avaient tout envahi. Le sommet émergé des monts Arctinia, un ensemble de falaises et de rocailles inhospitalières, semblait déjà envahi de monde - des exilés venus de toute la province étaient venus y fuir la montée inexorable des eaux.

« Et maintenant, Majesté ? demanda un citoyen.

- Je ne sais pas, je ne sais pas... soupira Flama en frissonnant. ( Il ne faisait pas précisément chaud aussi haut dans la montagne. ) Dresser un campement, je suppose ? Nous sommes apparemment destinés à rester là un certain temps. Oh, si seulement Géonado était là ! Mais je ne pense pas que je le reverrai maintenant. »

 

            Peu après, l’eau cessa de monter. Elle devait garder le même niveau pendant dix-huit bonnes années.

 

            Au début, la vie ne fut pas facile. Une civilisation entière avait été anéantie en quelques jours, et il fallait tout recommencer à partir du début. Mais on n’avait pas le choix. La plupart des réfugiés avaient amené avec eux assez d’objets divers pour organiser les premiers temps d’exil. Une partie importante de la montagne était boisée ; on coupa des arbres pour construire les maisons, et, quand tout le monde fut à peu près à l’abri, on commença à extraire des pierres ( ce n’était pas ce qui manquait dans les parages ) pour améliorer quelque peu l’architecture. Un service de ravitaillement fut organisé ; une petite fée nommée Liti avait réussi à concocter une potion qui permettait à celui qui osait affronter son goût atroce de respirer sous l’eau, et régulièrement, des plongeurs descendaient s’aventurer sous le niveau des eaux, dans les villages désertés envahis par les algues et les poissons, pour en ramener les objets les plus intéressants. Bien sûr, on mangea beaucoup de poisson durant cette période de l’histoire de Mazya-Caramina.

            Malgré le régime poisson-algues qui n’avait rien de particulièrement réjouissant, un peu de joie et d’espoir se ralluma parmi la petite communauté de la Nouvelle-Selmina ( ou la Nouvelle pour faire plus court ; c’est ainsi que les exilés avaient surnommé leur lieu d’exil ), quand, au printemps de l’année 26.V, la reine Flama donna naissance à un petit garçon aux cheveux noirs comme le jais - alors que personne, dans la famille, n’avait eu cette couleur de cheveux depuis Mazya. Flama baptisa son fils Carlino, le Maître des Terres - une façon comme une autre de signaler à Balariana qu’elle n’avait pas l’intention de la laisser régner sur son pays ad vitam aeternam.

 

            Car Balariana, Reine des Océans, s’était bel et bien autoproclamée souveraine de Carami. Elle vint elle-même le signaler à Flama, peu après la naissance du petit Carlino. Un beau jour, une clameur parcourut l’air froid de la Nouvelle : une Ondine demandait à voir la Reine. Flama, tenant dans ses bras son fils chaudement emmitouflé, se précipita au bord de l’eau, bien décidée à faire entendre à cette femme-poisson ses quatre vérités.

Elle en fut bien incapable, tant elle eut le souffle coupé à la vue de l’Ondine en question. Balariana la Grande était sans conteste la plus belle femme que la Mer eût jamais porté, et son incroyable masse de cheveux d’un rouge flamboyant, ondulant indéfiniment jusqu’en bas de sa queue de poisson étincelante, scintillait de perles et de bijoux. Mais le plus effrayant était son expression - elle mêlait cruauté, mépris, autosatisfaction, et une ambition presque surhumaine dans le seul regard de ses yeux en amande. A ce seul regard, Flama dut détourner les yeux, et le petit Carlino se mit à pleurer.

« Charmant enfant, Flama, fit la reine-poisson d’une voix grave et vibrante. Il mériterait d’avoir vraiment un royaume un jour... Mais passons. Tu sais qui je suis. Je sais qui tu es. Passons tout de suite aux choses importantes.

- Oui ? fit Flama avec défiance.

- Jusqu’à présent, j’ai bien voulu te laisser souffler un peu, mais c’est fini. Sache qu’à partir d’aujourd’hui, moi, Balariana la Grande, me couronne Reine de Mazya-Caramina - je prends officiellement possession de ce territoire qui s’étend tout autour de nous. J’en contrôlerai le moindre mètre cube d’eau.

- Des mots, Balariana, intervint un habitant peu plus téméraire que les autres. Flama est notre Reine, et tes déclarations pompeuses n’y changeront rien.

- Ah, vraiment ! fit l’Ondine avec un rire de mépris. Vous ne comprenez donc pas ? Pourtant il doit bien y avoir un ou deux minables magiciens parmi vous. Je suis ce que vous appelez une Bolga - entièrement investie de la puissance d’Olmo, et son instrument actuel à la surface de la terre ! Même vous ne devez pas ignorer ce que cela signifie quand Olmo prend le contrôle d’un territoire ? 

- Oh, non ! s’écria la petite Liti, regardant sa main ouverte comme si quelque chose de terriblement important venait de disparaître à l’intérieur.

- Oh, si, répondit Balariana d’une voix froide et triomphante. Vos minables tours de passe-passe, comme le coup de respirer sous l’eau pour vous ravitailler, ne marchent plus à présent. Si vous voulez survivre, il vous faudra me payer un tribut régulier - or, pierres précieuses, bijoux, tout ce que vous pourrez trouver ici. Il y a des mines dans la montagne, vous n’avez qu’à vous mettre au travail. »

Et elle replongea sous l’eau, laissant les Néo-Selminans désemparés et parfaitement conscients qu’ils n’auraient plus un instant de repos.


Suite et fin


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publié dans : Histoire de Flama
Mercredi 20 décembre 2006

C’était venu très soudainement. Les Ondins réfugiés qui emnombraient les rivières caramènes avaient brusquement fait volte-face et disparu, comme s’ils redoutaient quelque catastrophe ; bientôt, toutes les eaux étaient à nouveau désertes. Mais elles ne le restèrent pas longtemps. Une nouvelle vague d’Ondins les remplaça bientôt, mais ceux-ci n’étaient pas des proscrits fuyant la colère de la Reine des Océans. C’étaient au contraire ses phalanges spéciales, des hommes et femmes des mers au visage dur, armés de tridents et de boucliers, qui marquaient tous le plus haut mépris pour les habitants des terres. Ils ressemblaient de façon inquiétante à une armée d’invasion, et ils eurent bientôt occupé entièrement rivières et lacs. Les Ondins réfugiés qui n’avaient pas eu le temps de s’enfuir furent retrouvés flottant morts à la surface ; et les pêcheurs, cette fois, évacuèrent les lieux sans discuter.

            Flama alla parlementer avec un des chefs de l’invasion ; il se contenta de lui ricaner à la figure, ce qu’elle trouva hautement offensant. Mais le malotru avait déjà replongé dans l’eau du lac. Et dès le lendemain, les eaux se mettaient à monter.

Il ne se mit même pas à pleuvoir : la mer et les rivières se contentèrent de gonfler à une vitesse effrayante, engloutissant tout alentour, champs, forêts et villages. En quelques heures, les habitants de Selmina avaient tous les pieds dans l’eau, les anciennes mines d’argent étaient entièrement inondées, et l’eau continuait de monter. C’était incompréhensible.

« Géonado, vous devez pouvoir faire quelque chose ! s’énervait Flama, observant le désastre depuis sa fenêtre à l’étage.

- On essaie, répondit le vieux magicien ; je viens même de parler avec Adamira Alliya, et elle a accepté que les deux Lignées se réunissent pour trouver une solution, mais nous n’y arrivons pas ! C’est de la sorcellerie - de la magie noire, si vous préférez ! Cette Balariana est une Sorcière, j’aurais dû m’en douter. Mais rassurez-vous : le plus puissant des Bolgoí ne pourrait pas faire monter indéfiniment le niveau de la Mer. Il faudrait pour cela qu’il passe outre le réseau des Régulateurs de l’Île de la Lune, et c’est Lanuri-Lella en personne qui a mis cette organisation en place. Personne ne pourrait la détruire.

- Majesté ! Majesté ! cria alors une voix : un messager détrempé venait de faire son apparition dans la salle, laissant derrière lui une large traînée d’eau. Rapport des côtes : les ports sont en voie de disparition ! Léidi, Limaía et Noréo sont déjà engloutis, il y a des dizaines de morts, et l’eau monte encore !

- Impossible... » souffla Flama en jetant un coup d’œil à la fenêtre : l’eau atteignait déjà presque le premier étage des maisons, et les Selminarí se bousculaient pour monter sur les toits ou dans les petites barques des pêcheurs. Géonado, lui, se retourna soudain : au milieu de la salle venait d’apparaître l’image de la tête et du buste d’une femme aux cheveux blond-argent, qui avait l’air positivement catastrophé.

« Adamira ! cria le vieux magicien. Comment est-ce que ça va de votre côté ?

- C’est un désastre, Géonado, répondit l’Alliya. Je viens d’avoir un rapport des Aevines : la situation sur l’île de la Lune est pire que ce que j’imaginais.

- Cette Balariana n’a tout de même pas réussi à détruire le Réseau ?

- Non, c’est bien plus subtil : elle a converti la perle d’Océan, la transformant en un objet d’Olmo, et s’est emparée de l’esprit de sa servante. Le reste du réseau est intact, mais Balariana a à présent le niveau des eaux à sa merci !

- Et maintenant, elle veut engloutir le monde entier ?

- Non, je ne crois pas, répondit Adamira. Apparemment, seule Carami est concernée. Évidemment, cette Balariana est une Sorcière, et tous les Sorciers cherchent un jour ou l’autre à s’emparer de l’Astramène ; et comme une Ondine ne peut s’emparer d’un objet que s’il est sous l’eau, elle a tout bonnement décidé d’amener l’eau au-dessus ! Il faut que vous mettiez la Pierre à l’abri... vite !

- Et vous, n’oubliez pas que vous avez à votre charge tous les trésors de la Lignée d’Allimara. Il y en a qui sont aussi précieux que l’Astramène... 

- Ne vous inquiétez pas : je suis en train d’organiser la retraite. Balariana ne me retrouvera jamais là où j’irai. Maintenant filez, Géonado, vite ! ( Et le visage d’Adamira Alliya disparut comme il était venu. )

- J’y vais, Ada... Majesté, il faut que j’y aille ! Je reviendrai ! »

Et, avant que Flama eût le temps d’émettre la moindre protestation, Géonado sauta par la fenêtre de la salle pour se réceptionner tant bien que mal sans une barque qui se trouvait en-dessous. L’eau avait presque atteint la fenêtre à présent.

« Majesté ? demanda le messager. Que devons-nous faire ?

- Envoyez un contact caramique à tous les maires du pays, répondit Flama d’une voix dure comme la pierre. Il faut évacuer toutes les basses terres et se réfugier dans les montagnes. Avec un peu de chance, l’eau ne montera pas jusque-là... »

Et sans un mot de plus, elle se précipita vers l’escalier pour prévenir Norédanal et tous les serviteurs de sa maison. Pendant ces quinze années de règne, elle avait totalement oublié l’Astramène et les convoitises qu’elle suscitait. Apparemment, Géonado savait où elle se trouvait ; pourquoi ne lui en avait-il jamais parlé ? Elle aurait pu se préparer à ça ! Elle n’aurait pas eu à voir son pays bien-aimé, à qui elle avait donné sa vie, envahi par les eaux, englouti, anéanti... Et elle pleurait désespérément, comme s’il n’y avait pas déjà eu assez d’eau dans les parages.


Suite


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