Parce qu'il est temps qu'on passe à autre chose...
Dans Carami engloutie, la vie s’organisa. Dans la mesure où tous les survivants du désastre s’étaient rassemblés dans les quelques îles qui parsemaient ce qui avait été l’est de Mazya-Caramina, lesdites îles étaient toutes plus ou moins surpeuplées, et les architectes sur place durent travailler sur des projets particulièrement innovateurs de villes contruites en hauteur : bientôt, chaque parcelle de terre émergée en Carami fut un conglomérat compliqué de tours à dix ou douze étages, reliées par des ponts également habités, séparées par de complexes réseaux de canaux sillonnés de barques effilées. Les sous-sols - ou, en ce qui nous concerne, sous-eau - furent également abondamment mis à contribution. Les Ondins de Balariana fournissaient la matière première, mais en échange, tout artisan de n’importe quelle île devait leur remettre plus de la moitié de ce qu’il produisait. Cela leur permettait de vivre, parfois assez confortablement ; mais tous ceux qui ne produisaient rien, comme les passeurs qui faisaient la navette entre une tour et l’autre, étaient la plupart du temps réduits à vivre de la charité publique. Comme il n’y avait aucun moyen de contact entre une île et une autre - les ondins veillaient bien à ce qu’une barque de pêche ne s’éloignât jamais à plus d’une certaine distance de la ville dont elle dépendait -, Flama ne sut jamais ce qui se passait hors de la Nouvelle. Il n’y avait aucune nouvelle de Géonado ni d’Adamira : les deux lignées de Grands Magiciens semblaient s’être évanouies dans le brouillard. Une seule chose était rassurante, et c’était que Balariana n’avait pas encore trouvé l’Astramène, sans quoi elle aurait déjà été Maîtresse du Monde. C’était un soulagement ; mais il était évident que ce n’était qu’un répit.
De temps en temps, une ou deux Aevines passaient en planant au-dessus des îles ; mais en dépit de tous les appels que leurs lançaient les habitants du haut de leurs tours, jamais aucune ne s’arrêta. Le Peuple des Airs n’avait apparemment pas encore perdu sa bonne habitude d’observer-sans-intervenir. Balariana avait réduit Carami en esclavage ; cela avait sans doute fait l’objet de quelques rapports dans les annales du Nid, mais cela ne valait pas la peine que l’on se dérangeât.
Cependant, Flama tenait de moins en moins en place. Elle ne supportait pas de voir cette insolente femme-poisson piétiner allègrement tout ce qu’elle avait essayé de construire, et elle détestait plus que tout sa propre impuissance à l’en empêcher.
« Ce n’est pas possible ! s’écriait-elle un jour que Norédanal pénétra dans la pièce, creusée dans la pierre au sommet de la plus haute montagne d’Arctinia, qui était devenue sa salle du trône. Ils devraient nous aider !
- Mais les autres ! Mazya-Caramina n’est pas le seul pays sur cette planète, et de savoir qu’une Sorcière peut s’emparer de l’Astramène du jour au lendemain devrait tout de même en intéresser quelques-uns ! Géonado m’a parlé d’un pays qui s’appellerait la Rêvie, et où les rois descendraient eux aussi de Lanuri-Lella ; eux au moins devraient connaître le danger ! Ils devraient être capables de faire quelque chose !
- Ils ne sont sans doute pas au courant, fit Norédanal, un peu surpris par la colère de sa femme.
- Eh bien, il faut les prévenir ! Et si personne ne veut prendre le risque, j’irai moi-même !
- Et alors ? Toute ma vie, j’ai été une reine minable, Norédanal ! Je n’ai jamais été capable de prendre une décision correcte ! Sans Géonado, j’aurais mené le pays à la catastrophe ! On me surnommait la Petite Reine, et c’est bien ce que j’étais... Mazya était une grande reine, elle, elle n’aurait pas laissé une Sorcière anéantir le plus beau pays du monde, elle l’aurait empêché... Mais moi ! Je me suis contentée de m’asseoir et de regarder le désastre ! Mazya a fait une erreur. Elle n’aurait jamais dû me laisser son trône !
- Et le pire, c’est ça ! Tu ne veux pas que je dise ça, parce que tu me fais confiance ! Tout le monde me fait confiance, ils disent que je suis leur Reine, ils m’obéissent, alors que je ne suis qu’une minable ratée... Alors, je veux faire quelque chose d’utile, tu m’entends ? Je veux faire quelque chose pour aider mon pays, même si je dois mourir pour ça, même si je dois ne jamais revoir mon fils ! C’est pour ça que je veux aller en Rêvie chercher du secours. Tu comprends ? »
Elle se tut, essoufflée, en larmes, fixant un regard vide sur Norédanal qui ne savait que trop penser. Des multitudes de pensées confuses tourbillonnaient sous ses cheveux roux. Lui non plus n’avait guère été à la hauteur de la tâche, il s’était contenté de poser son postérieur sur le trône et de jouer au Roi... et comment avait-il pu ignorer, pendant toutes ces années, ce que sa femme vivait et souffrait ?
Tout fut organisé très vite. La plupart des Néo-Selminans ne furent même pas informés ; seuls furent mis au courant la nourrice du petit Carlino et son mari, qui, passeur de son état, disposait d’une barque qui pourrait emmener au loin le roi, la reine et le prince héritier. Car Flama, en dépit de tous les risques, ne voulait pas abandonner son petit ; il n’avait qu’un an à peine, et elle savait que Balariana ferait tout pour le tuer si elle apprenait qu’il était laissé seul à la Nouvelle.
Une nuit sans lune, donc, Flama et Norédanal, la première portant le petit prince dans ses bras, et tous deux vêtus de manière à passer incognito, se glissèrent hors de leurs appartements troglodytiques pour se diriger vers le quai le plus proche, où le mari de la nourrice les attendait à côté de leur barque. On embarqua sans un mot, et silencieusement, le petit bateau se mit à glisser sur les eaux noires qui recouvraient le monde.
Le mari de la nourrice, légèrement braconnier sur les bords, connaissait un passage entre deux petits îlots inhabités, que les ondins de Balariana ne surveillaient que rarement ; et il s’y engagea à larges coups d’aviron, jusqu’à atteindre une petite plage rocheuse bien abritée.
« C’est là que je vous laisse, Majestés, chuchota-t-il. Le sud est par là-bas ; si vous suivez tout droit, vous ariverez en Éanzamia, et là-bas il y aura sans doute des gens pour vous aider Habillés comme vous êtes, les satanés hommes-poissons ne vous reconnaîtront pas. Bonne chance.
- Merci », répondit Flama, et le brave homme descendit de son bateau avec une larme dans l’œil. Norédanal s’empara des avirons, et le petit bateau commença à s’éloigner petit à petit vers l’horizon noir.
La chose se passa trop vite pour que le mari de la nourrice pût tout distinguer clairement. Mais il n’était pas bien dificile de deviner ce qui se passait. Soudain, une forme noire bondit hors de l’eau, vola par-dessus le bateau, et replongea de l’autre côté en serrant dans ses bras un petit paquet qui criait à tue-tête. Là-bas, la Reine hurlait à s’en user les poumons, mais c’était trop tard : l’Ondine avait disparu en emmenant avec elle le petit prince Carlino. Il devait déjà être noyé à présent.
Pleurant, le mari de la nourrice revint à la nage sur l’île principale de la Nouvelle. On n’entendit plus jamais parler de Flama et de Norédanal. Peut-être parvinrent-ils en Éanzamia ; peut-être pas. Peut-être même arrivèrent-ils en Rêvie, mais là encore, peut-être pas. C’est en tout cas peu probable. Mais on ne le sut jamais.
Quand les Ondins apprirent la nouvelle, ils n’en firent pas un secret. Bientôt, toutes les îles surent que leur Reine avait disparu, que leur petit Prince était noyé, et que la lignée Déolyana appartenait définitivement au passé. Cela suffit à tuer tous les germes d’espoir qui restaient dans les cœurs. Les Caramènes renoncèrent à jamais voir les eaux redescendre, et Balariana en profita pour faire peser encore plus lourdement son joug sur Carami.
Mais elle ne trouva jamais l’Astramène ; elle n’en eut pas le temps. En 44.V, avec l’aide de la Rêvie, les serviteurs du Réseau sur l’île de la Lune réussirent à franchir la protection de magie noire qui entourait la gardienne de la perle d’Océan, et à tuer la malheureuse. Privée de sa servante, la pierre magique perdait tout pouvoir ; et l’Enchanteur Almeran Ley, roi de Rêvie, réussit à la purger d’Olmo et à la réintégrer dans le réseau avec un nouveau serviteur.
Almeran avait réussi ce que Flama avait voulu en vain. Balariana perdit aussitôt le contrôle des Océans, et les eaux commencèrent à baisser.
On peut deviner que les cris de joie qui retentirent alors firent sérieusement mal aux branchies de la Reine des Océans ; et en retour, son cri de rage fut entendu dans toutes les îles, du bas en haut des tours. Ce jour-là, plusieurs Ondins virent leur maîtresse jaillir en fureur de son palais sous-marin, pour remonter comme une torpille vers la surface ; et là, crevant l’eau, s’emparant d’une immense conque enchantée pour porter la voix à des milliers de kilomètres, elle cria :
« Vous croyez peut-être être débarrassés de moi, misérables petis insectes ? Ah, vous pouvez rire, vous pouvez crier de joie ! Je pars, oui... mais je vous laisse un cadeau d’adieu ! Vous allez bientôt le découvrir, et je ne crois pas que vous apprécierez, mes chers petits ! Ha, ha, ha ! »
Et elle replongea vers les profondeurs sombres, et aucun Caramène ne la revit jamais plus.
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