Comme aucun bateau n’était assez grand pour transporter l’intégralité de la population du Palais, ce fut Norédanal qui trouva la solution : une fois que tout le monde fut monté sur le toit principal, les hommes les plus forts s’attelèrent à scier la charpente pour la détacher des murs. Quand l’eau eut atteint le sommet des bâtiments, le toit se mit à flotter avec toute sa population de réfugiés. Mais à ce moment-là, Selmina, la glorieuse cité, n’était plus qu’un souvenir. Il n’y avait plus que de l’eau à perte de vue, un infini bleuâtre en-dessous d’un autre infini bleuâtre, et quelques pauvres embarcations surchargées de citoyens qui venaient de perdre en l’espace d’une journée tout ce qu’ils possédaient. Il ne devait pas y avoir là plus de la moitié de la population de Selmina, réalisa Flama avec un coup au cœur. Tout le reste avait péri.
« Qu’allons-nous devenir, Majesté ? appela un homme qui serrait une petite fille en pleurs dans ses bras. Tous deux étaient perchés de façon précaire sur une table qui flottait sur l’eau.
- Nous allons survivre, mon ami, répondit Flama tristement. Nous n’avons pas le choix. Le point le plus haut de Carami est bien les monts Arctinia, n’est-ce pas ?
- Alors, ce sera là que nous vivrons. Mais tout d’abord, il faut organiser le voyage. Y a-t-il des magiciens parmi vous ?
- Moi, appelèrent plusieurs personnes dans diverses embarcations.
- Vous ferez en sorte que nous ne mourions pas de faim. Il doit bien y en avoir un parmi vous qui sache faire apparaître quelque chose à manger, et un autre pourra sans doute le Multiplier. Ce ne sera pas le luxe, mais nous survivrons. Et maintenant, mettons-nous en route... »
Quelques-uns crièrent Vive la Reine ! mais la plupart restèrent muets, trop accablés pour parler. Quant à Flama, elle tomba dans les bras de Norédanal, tremblant de tous ses mebres, incapable d’endurer davantage.
Le voyage jusqu’à Arctinia ne fut pas facile. Des embarcations s’égarèrent, d’autres se renversèrent ; les Ondins de Balariana, maintenant omniprésents, tournaient autour du convoi avec des sourrires ironiques et des remarques moqueuses.
« Quelle tristesse ! les pauvres petits insectes ont perdu leur nid...
- Vous voulez chercher une île ? Vous n’aimez pas l’eau, vraiment ? Drôles de goûts...
- Oh, regardez-moi ce brave petit insecte en pleurs... c’est votre reine, je crois ? Ou plutôt c’était. Maintenant, c’est Balariana la Grande qui est votre seule et unique Reine. Vous devriez être contents !
- Pauvre petite ex-reine insecte ! Elle a passé sa vie à construire un pays, et d’un claquement de doigts de Balariana la Grande, pffuit ! Plus rien ! Que c’est triste...
- LA FERME ! » hurla Norédanal, assenant un grand coup de sceptre sur le crâne de l’Ondin le plus proche. Après cela, ses congénères se tinrent à distances, mais on pouvait toujours distinguer leurs sourires narquois dans le lointain.
Au début, les exilés recontraient souvent des sortes d’îles qui n’étaient autres que des sommets de colline, souvent encombrés de réfugiés ; puis, les eaux continuant de monter au fil des jours, les îles disparurent, et les seuls autres êtres vivants, à part les Ondins et les oiseaux, furent d’autres longues files de bateaux surpeuplés en route vers l’Est. Avec les monts Arctinia, les plateaux du Límisinto et la Chaîne Orientale, la partie orientale de Carami était notablement plus haute que la partie ouest, et les rescapés du désastre pensaient à raison qu’ils pourraient y retrouver la terre ferme. A chaque fois que le toit ambulant de Flama croisait des gens, la Reine déchue leur criait :
« Ne perdez pas courage ! Mazya-Caramina existe encore, en dépit de ce que toutes les reines-poissons pourront lui faire ! Si vous voulez me rejoindre, sachez simplement que Flama et le Gouvernement sont dans les monts Arctinia ! »
Et les malheureux se sentaient vaguement rassurés pour la suite de leur voyage, rien que de savoir que leur Reine était toujours en vie.
L’automne était déjà bien avancé quand les réfugiés de Selmina parvinrent enfin à la terre ferme, et que Norédanal aida sa femme à poser le pied au bas d’une longue pente herbeuse que venaient lécher les eaux qui avaient tout envahi. Le sommet émergé des monts Arctinia, un ensemble de falaises et de rocailles inhospitalières, semblait déjà envahi de monde - des exilés venus de toute la province étaient venus y fuir la montée inexorable des eaux.
- Je ne sais pas, je ne sais pas... soupira Flama en frissonnant. ( Il ne faisait pas précisément chaud aussi haut dans la montagne. ) Dresser un campement, je suppose ? Nous sommes apparemment destinés à rester là un certain temps. Oh, si seulement Géonado était là ! Mais je ne pense pas que je le reverrai maintenant. »
Peu après, l’eau cessa de monter. Elle devait garder le même niveau pendant dix-huit bonnes années.
Au début, la vie ne fut pas facile. Une civilisation entière avait été anéantie en quelques jours, et il fallait tout recommencer à partir du début. Mais on n’avait pas le choix. La plupart des réfugiés avaient amené avec eux assez d’objets divers pour organiser les premiers temps d’exil. Une partie importante de la montagne était boisée ; on coupa des arbres pour construire les maisons, et, quand tout le monde fut à peu près à l’abri, on commença à extraire des pierres ( ce n’était pas ce qui manquait dans les parages ) pour améliorer quelque peu l’architecture. Un service de ravitaillement fut organisé ; une petite fée nommée Liti avait réussi à concocter une potion qui permettait à celui qui osait affronter son goût atroce de respirer sous l’eau, et régulièrement, des plongeurs descendaient s’aventurer sous le niveau des eaux, dans les villages désertés envahis par les algues et les poissons, pour en ramener les objets les plus intéressants. Bien sûr, on mangea beaucoup de poisson durant cette période de l’histoire de Mazya-Caramina.
Malgré le régime poisson-algues qui n’avait rien de particulièrement réjouissant, un peu de joie et d’espoir se ralluma parmi la petite communauté de la Nouvelle-Selmina ( ou la Nouvelle pour faire plus court ; c’est ainsi que les exilés avaient surnommé leur lieu d’exil ), quand, au printemps de l’année 26.V, la reine Flama donna naissance à un petit garçon aux cheveux noirs comme le jais - alors que personne, dans la famille, n’avait eu cette couleur de cheveux depuis Mazya. Flama baptisa son fils Carlino, le Maître des Terres - une façon comme une autre de signaler à Balariana qu’elle n’avait pas l’intention de la laisser régner sur son pays ad vitam aeternam.
Car Balariana, Reine des Océans, s’était bel et bien autoproclamée souveraine de Carami. Elle vint elle-même le signaler à Flama, peu après la naissance du petit Carlino. Un beau jour, une clameur parcourut l’air froid de la Nouvelle : une Ondine demandait à voir la Reine. Flama, tenant dans ses bras son fils chaudement emmitouflé, se précipita au bord de l’eau, bien décidée à faire entendre à cette femme-poisson ses quatre vérités.
Elle en fut bien incapable, tant elle eut le souffle coupé à la vue de l’Ondine en question. Balariana la Grande était sans conteste la plus belle femme que la Mer eût jamais porté, et son incroyable masse de cheveux d’un rouge flamboyant, ondulant indéfiniment jusqu’en bas de sa queue de poisson étincelante, scintillait de perles et de bijoux. Mais le plus effrayant était son expression - elle mêlait cruauté, mépris, autosatisfaction, et une ambition presque surhumaine dans le seul regard de ses yeux en amande. A ce seul regard, Flama dut détourner les yeux, et le petit Carlino se mit à pleurer.
« Charmant enfant, Flama, fit la reine-poisson d’une voix grave et vibrante. Il mériterait d’avoir vraiment un royaume un jour... Mais passons. Tu sais qui je suis. Je sais qui tu es. Passons tout de suite aux choses importantes.
- Jusqu’à présent, j’ai bien voulu te laisser souffler un peu, mais c’est fini. Sache qu’à partir d’aujourd’hui, moi, Balariana la Grande, me couronne Reine de Mazya-Caramina - je prends officiellement possession de ce territoire qui s’étend tout autour de nous. J’en contrôlerai le moindre mètre cube d’eau.
- Des mots, Balariana, intervint un habitant peu plus téméraire que les autres. Flama est notre Reine, et tes déclarations pompeuses n’y changeront rien.
- Ah, vraiment ! fit l’Ondine avec un rire de mépris. Vous ne comprenez donc pas ? Pourtant il doit bien y avoir un ou deux minables magiciens parmi vous. Je suis ce que vous appelez une Bolga - entièrement investie de la puissance d’Olmo, et son instrument actuel à la surface de la terre ! Même vous ne devez pas ignorer ce que cela signifie quand Olmo prend le contrôle d’un territoire ?
- Oh, non ! s’écria la petite Liti, regardant sa main ouverte comme si quelque chose de terriblement important venait de disparaître à l’intérieur.
- Oh, si, répondit Balariana d’une voix froide et triomphante. Vos minables tours de passe-passe, comme le coup de respirer sous l’eau pour vous ravitailler, ne marchent plus à présent. Si vous voulez survivre, il vous faudra me payer un tribut régulier - or, pierres précieuses, bijoux, tout ce que vous pourrez trouver ici. Il y a des mines dans la montagne, vous n’avez qu’à vous mettre au travail. »
Et elle replongea sous l’eau, laissant les Néo-Selminans désemparés et parfaitement conscients qu’ils n’auraient plus un instant de repos.
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