
Elle réintégra l’Hôtel du Lac à la nuit tombée, épuisée et frigorifiée, mais bien décidée à ne rien laisser voir ; cela ne les regardait pas. Elle grimpa l’escalier sombre qui menait à la luxueuse salle commune au premier étage, entra en plissant les yeux pour ne pas être éblouie par la profusion de lampes et de feux, et rejoignit le seigneur Quinzadio qui était attablé dans un coin devant une tasse fumante. Tête nue et sans manteau nobiliaire, il donnait à Lerhyn l’impression d’avoir perdu la moitié de son volume ; d’autant qu’il était passablement avachi. Comme il était le seul client dans la pièce, les deux serveurs assis devant le poële ne le quittaient pas des yeux.
« Tiens, seigneur Quinzadio, on vous a laissé quitter le lit ? Vous n’étiez pourtant pas très brillant cet après-midi, remarqua-t-elle.
- Ça, tu peux le dire, rétorqua le seigneur d’une voix éraillée, en dardant sur elle des yeux rouges. Mais… dis-moi… quel nom m’as-tu donné ? Quinzadio ? Tu sais bien que je m’appelle Quinti. Franchement, qui peut oser s’appeler Quinzadio, à part un de ces aristos pompeux ?
- Ah, tiens ? Vous n’êtes plus noble ? s’étonna Lerhyn.
- Il y en a déjà un dans ce groupe, répondit-il en désignant le plafond d’un geste maussade. Il n’y a pas la place pour deux. Tant pis, mais après tout, je suis bien mieux qu’un noble, moi, bien mieux…
- Vous êtes quoi ?
- Un magicien, chuchota-t-il ( cela dit, cela ne changea pas grand-chose à sa voix déjà bien maltraitée par la grippe ). Et, voyant que Lerhyn ouvrait de grands yeux : Oui, mademoiselle ! Un magicien de la plus grande lignée magique qui ait jamais existé en Carami. Mes ancêtres ont eu des pouvoirs qui te feraient frémir, gamine, rien qu’à les imaginer… Quinti Alliyo, c’est mon nom, Quinti Alliyo de la Lignée d’Allimara, héritier direct de Lanuri-Lella en personne ! Hélas, les temps ne sont plus favorables aux Grands Magiciens, de nos jours… obligés de nous cacher… Mais je sais des choses… Des choses… ( Sa voix se cassa et il partit dans une quinte de toux monumentale. ) Allez, conclut-il d’une voix allègre – ou qui voulait l’être – à ma santé ! » Et il avala une grande gorgée de son grog, avant de reposer la tasse sur la table et de s’avachir encore un peu davantage.
« Ouais, je crois que vous en avez besoin, fit Lerhyn. Et No… euh, le seigneur Vanna, il est où, lui ?
- En haut, répondit Quinti-Quinzadio en gardant le nez plongé dans son grog. Je ne sais pas ce qu’il fabrique, mais c’est louche. Depuis le début de l’après-midi, j’essaie de lui demander quand est-ce qu’il a l’intention de m’aider comme il me l’a promis… mais tu connais ces nobles, hein. Dès qu’il s’agit de rendre service, il n’y a plus personne !
- Euh… bon », fit Lerhyn en dissimulant son étonnement. Laissant l’incompréhensible individu qu’elle croyait connaître se mirer dans sa tasse, elle escalada deux à deux l’escalier menant aux chambres, et ouvrit à toute volée la porte de la suite allouée au seigneur Monalim Vanna.
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