Si vous le voulez bien, nous allons quitter ( à regret, bien entendu ) ce monde de luxe, de splendeur et de clarté qu'est le palais de la princesse Amida, pour retrouver, dans une maison quelques rues plus loin, Ipal de Kolej en personne.
Le maître de la maison, un homme assez jeune encore, était dans son bureau, assis sur un confortable fauteuil devant un bureau de bois précieux, sur lequel était posée une feuille de papier à lettres à moitié couverte de caractères jhetupûriens. Ipal de Kolej, un stylo à plume entre les doigts, était plongé dans une réflexion profonde. Il cherchait ses mots avec soin. Il fallait en prendre la peine, car le texte qui naissait sous sa plume n'était ni plus ni moins qu'un discours décidé à être prononcé devant l'ensemble de la population d'Allahva, lorsqu'il aurait accédé au trône. Car Ipal avait une confiance aveugle en sa chère fiancée ( ce qui est la moindre des choses lorsqu'on est amoureux ), si bien qu'il était certain qu'elle ne tarderait pas à lui apporter la précieuse statuette qui ferait de lui le prince du Jhetupûr. Il n'avait pas vu Lydia depuis qu'elle était partie en France pour tenter de soustraire l'objet à la princesse Amida, et il lui tardait qu'elle revienne.
Ipal se replongea dans l'écriture de son discours et inscrivit sur sa feuille une longue phrase, pleine des mots les plus recherchés que l'on puisse trouver dans la langue jhetupûrienne. Ce discours allait être entendu par tous les Allahviens, étant médiocre orateur, Ipal préférait faire en sorte qu'ils n'y comprennent rien, afin qu'ils ne puissent le juger en mal.
Alors qu'il ornait la fin de sa phrase d'un magnifique point d'exclamation, il entendit derrière lui la voix de son fidèle majordome :
- Je vous ai déjà dit de m'appeler « Votre Altesse » ! s'écria Ipal, furieux. Je serai prince d'un moment à l'autre, alors, préparez-vous !
- Bien, monsieur », fit respectueusement le majordome, et il se retira. Lydia Bollik entra dans la pièce d'un pas énergique. Elle avait troqué sa robe de soirée contre une tenue plus discrète, et avait dû laisser son fume-cigarette au vestiaire, car elle ne le tenait plus entre ses doigts. Elle avait l'air absolument furieux.
Son fidèle acolyte, Bébert, entra derrière elle, toujours vêtu de son costume de touriste qui le faisait passer inaperçu sous ces latitudes.
« Lydia ! Quelle bonne surprise ! s'écria Ipal avec un grand sourire. ( Il va de soi qu'entre eux, les deux fiancés discouraient en jhetupûrien; mais comme je me permets de supposer que très peu de mes lecteurs maîtrisent couramment cette langue et que moi-même, je n'en comprends pas le premier mot, j'ai préféré vous offrir une version doublée de la conversation ).
Lydia ne manifesta pas la moindre émotion d'être si bien accueillie, et se contenta de marmonner quelque juron incompréhensible dans sa barbe inexistante.
- Ca ne va pas, mon amour ? demanda Ipal, surpris. Mais je suppose que tu m'as apporté l'objet ?
Pour toute réponse, Lydia se renfrogna encore davantage et s'enferma dans un mutisme encore plus profond.
Après un instant de silence, Lydia serra les poings et se décida à parler.
- Je me suis fait avoir, voilà ce qu'il y a ! explosa-t-elle. Moi, Lydia Bollik, la plus grande malfaitrice de la Terre et de ses environs, je me suis fait avoir par un pickpocket de troisième classe !
- C'est cet idiot de Bébert ! D'accord, il a réussi à voler la statuette dans les bagages de la princesse; mais alors qu'il me l'apportait à mon pied-à-terre de Saint-Serment-des-Olets, cet imbécile, cet abruti, cette triple andouille l'a perdue ! Il l'a laissée tomber dans la rue !
- Je me suis toujours demandé ce qui t'a pris d'engager un balourd pareil.
- Je me le demande quelquefois moi-même ! ( pendant ce temps, Bébert, insensible à toutes le injures dont on l'accablait, s'était tranquillement assis sur une chaise et endormi ). Enfin, toujours est-il qu'une gamine a trouvé la statuette, l'a prise et l'a amenée au commissariat. Et j’ai eu beau tout essayer, pas moyen de la récupérer !
- C'est malin ! Et la cérémonie qui a lieu dans une semaine ! Il faut absolument retrouver cette statue d'ici là. C'est que je veux être prince, moi.
- Si tu crois que moi, je ne veux pas être princesse ! Mais rien n'est perdu, écoute. Je sais que ta cousine a invité la commissaire Mallier, celle qui m'a tenu tête, et les deux gamins du commissariat, à venir passer quelques jours chez elle. A mon avis, la commissaire a amené la statuette. Conclusion ?
- Cette statuette est en ce moment même au palais de cette peste d'Amida ! s'écria Ipal. Et il faut la récupérer ! Il le faut ! IL LE FAUT !
Ipal, emporté par son élan, s'était mis à crier si fort que Bébert se réveilla en sursaut et tomba de sa chaise.
- Rendors-toi, toi, lui intima Lydia d'un ton méprisant. On te sonnera quand on aura besoin de toi ! »
Et, tandis que Bébert se rasseyait sur sa chaise et tentait de se replonger dans son sommeil, les deux amoureux se rapprochèrent l'un de l'autre pour mettre au point leur plan...
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