Annie n'avait pas de souci à se faire : pour le moment, Estaline s'en sortait très bien. Elle avait réussi à descendre l'escalier sans faire craquer l'ombre d'une latte de parquet ( ceci n'a rien d'étonnant, les ombres ayant, parmi tant d'autres, la propriété d'être muettes comme des ombres ) et à observer un silence parfait. Elle se trouvait à présent dans le couloir. Grâce aux barricades élevées par Julien et Maximilien, les bandits ne pouvaient voir Estaline, mais comme elle craignait qu'ils ne l'entendissent, elle prenait soin de marcher sur la pointe des chaussures. Elle ouvrit avec précaution la porte du bureau, et découvrit une pièce légèrement différente de celle qu'elle avait quittée quelque temps auparavant. En effet, la nouvelle table avait été percée comme l'autre; le trou étant trop étroit pour laisser passer un homme, et encore moins pour laisser passer Bébert, qui était, on l'a dit, doté d'une importante masse corporelle, celui-ci s'était contenté de mitrailler sans répit le bureau du commissaire Mallier.
Les murs étaient dans le même état que ceux du couloir, la fenêtre n'avait plus de vitre : celle-ci n'était plus que tessons de verre éparpillés au pied du mur. Le fauteuil même, le cher fauteuil si confortable, agonisait sous ses coussins en lambeaux; un de ses pieds n'était plus, et il se tenait pitoyablement sur les trois autres, semblant s'être agenouillé pour demander grâce.
Estaline s'empressa de s'approcher du mur qui séparait le bureau de la rue, afin que les bandits ne pussent la voir, et observa les restes pathétiques du bureau si élégant quelques heures auparavant. Une seule partie avait été épargnée par le mitraillage systématique de Bébert : par une chance incroyable, il s'agissait justement de la commode qui renfermait tous les dossiers du commissaire Mallier. A quatre pattes, pour éviter de se faire repérer, Estaline s'approcha de cette oasis au milieu du désastre, et se mit en devoir de sélectionner les dossiers qui pourraient apporter à Annie quelque indication concernant la patronne de Bébert. Elle s'empara en particulier du classeur titré " banditisme international " ( cette femme avait pour elle tout l'air d'un personnage des aventures de James Bond ), d'un dossier consacré à un certain Albert Muda ( qui, d'après la photographie insérée dedans, était de toute évidence le Bébert à la mitraillette ) et d'un troisième concernant, lui, Maximilien Délit ( qui n'avait bien sûr rien à voir avec cette histoire; mais ce singulier personnage intriguait Estaline et elle avait envie d'en savoir un peu plus sur son compte ).
Estaline prit dans ses bras ses dossiers, et, en rampant, tenta de ressortir du bureau : sa mission était presque accomplie.
Au même moment, Annie parvenait elle aussi à la porte du bureau, étant toujours aussi décidée à venir en aide à Estaline.
Elles se rencontrèrent donc, logiquement, à la porte du bureau, l'une à genoux avec une encombrante pile de classeurs sur les bras, et l'autre tout simplement debout, dans une position tout ce qu'il y avait de plus naturelle.
" Merveilleux ! Tu as réussi sans te faire tirer dessus ! chuchota Annie, sans que le son fort réduit de sa voix ne dissimulât son enthousiasme.
- Oh, ce n'était pas si difficile que cela, répondit Estaline avec modestie, en donnant une grande partie de la pile de dossiers à Annie ( elle en garda un, espérant le lire plus tard, quand la situation se serait calmée ).
- Allez, viens, remontons, conclut Annie, toujours en chuchotant, avant qu'on ne nous voie.
- Trop tard ! dit une voix derrière elles.
Un nouveau tir de mitraillette venait de désintégrer ce qui restait de la table, et l'inconnue venait d'entrer par la fenêtre défoncée, suivie de son acolyte essoufflé ( il avait, je crois l'avoir déjà dit, tendance à bedonner, et ce genre d'exercice physique ne lui procurait pas la satisfaction qu'il éprouvait en chatouillant la détente de sa mitraillette ) qui, malgré la sueur qui dégoulinait sur son front et sa chemise colorée, brandissait fermement son arme. L'ennemi était dans la place ! Le Commissariat Central de Saint-Serment-des-Olets n'avait pu soutenir le siège !
Sur un simple regard de sa patronne ( ce qui prouve à quel point ils se comprenaient ), Bébert bondit vers Annie et Estaline et, sans pour autant lâcher sa mitraillette, saisit d'un seul coup Estaline ébahie entre ses gros bras, la bâillonnant d'une main et maintenant son corps de l'autre. Oh, Estaline n'était pas du genre à se laisser prendre en otage sans broncher ; elle cribla de coups de pied furieux son agresseur ( hélas pour elle, ses pieds ne faisaient que rebondir contre la grasse bedaine de Bébert ) et protesta vivement à grands renforts de " MMM-MMM-MMM ", qui étaient, bien sûr, le seul son qu'elle pût émettre, étant donné la présence indésirable de la main de Bébert devant sa bouche.
" Bande de vandales ! s'indignait Annie. Vous n'avez pas le droit de vous attaquer, gros et fort comme vous êtes, à une enfant sans défense ! Relâchez-la immédiatement ! "
Aussitôt, démentant les paroles du commissaire, selon laquelle elle était "sans défense", Estaline lança son pied dans le genou de Bébert, qui poussa un hurlement, et lui jeta un regard furieux, mais ne lâcha nullement sa prise. Encouragée par le cri de son agresseur, Estaline récidiva, dans l'autre genou cette fois ; nouveau hurlement, nouveau regard furieux. Bébert supplia l'inconnue en ces termes :
" Mais, patronne, ce n'est pas une gamine, c'est une furie ! Elle m'a démoli les deux genoux et à mon avis, elle ne va pas s'arrêter là !
- Débrouille-toi, Bébert, répondit la patronne de sa voix glaciale et insensible. Je ne te paie pas pour te plaindre. Commissaire Annie Mallier ! Nous ne vous rendrons votre protégée qu'en échange de la statuette ! Et si nous n'avons pas fait l'échange dans une heure, vous pourrez lui dire adieu !
- Vos procédés sont ab-so-lu-ment horribles ! Bandits ! Kidnappeurs ! Assassins ! Brigands ! Malfaiteurs ! criait Annie de toute sa voix. Pirates ! Forbans ! Affreux individus ! Odieux maîtres-chanteurs !
- Calmez-vous, commissaire Mallier, dit l'inconnue ( qui, pour sa part, restait calme comme une tombe ), et réfléchissez quelques instants. Tenez-vous, oui ou non, à la vie de cette fillette ? Si oui, donnez-moi la statuette. Si non, tant pis pour elle, mais vous ne viendrez pas vous plaindre !
- Bien, dit Annie en baissant tristement la tête. Je demande à réfléchir quelques instants avec mes associés. Me laisserez-vous remonter les consulter ? D'ailleurs, ce sont eux qui ont l'objet.
- Faites, répondit l'inconnue. Mais n'oubliez pas : Si vous n'êtes pas revenue dans une heure... hé, hé, hé !
- J'y serai. Mais d'ici là, gare à vous si vous faites le moindre mal à Estaline ! "
Après avoir lancé encore une petite bordée d'injures, car elle n'était pas du genre à quitter les gens, fussent-ils ses pires ennemis, sans les saluer d'abord, Annie remonta tristement l'escalier, tandis que l'inconnue s'installait le plus confortablement possible dans les restes du fauteuil et que Bébert entreprenait la tâche difficile de ligoter la remuante Estaline avec une corde qu'il avait amenée, afin de ne plus avoir à supporter ses coups de pied enragés.
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