Dimanche 21 mai 2006
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publié dans : La tradition d'Allahva
Samedi 20 mai 2006

Lorsqu'Annie revint seule dans la chambre, les cinq regards inquiets pointés sur elle voulaient clairement dire " et alors ? " Aussi Annie n'attendit-elle pas qu'on lui pose la question et elle s'assit, abattue, sur le fauteuil, puis se mit à raconter d'une voix éteinte ce qui s'était passé au rez-de-chaussée.

" Estaline ! " s'écria Julien, le visage défiguré par une émotion qui indiquait clairement que ses sentiments à l'égard d'Estaline étaient légèrement plus que de l'amitié.

Les trois agents, eux, ne pipèrent mot, mais une expression d'inquiétude se peignit simultanément sur leurs trois visages.

" Je crois qu'il n'y a qu'une solution, dit Annie. Il faut leur donner la statuette. Je ne sais pas ce qu'ils en feront, à mon avis, elle servira leurs vils projets... Mais si nous ne la rendons pas, Estaline est condamnée. Passez-la moi, Maximilien, je vais aller la leur donner.

- Non, répondit Maximilien, une lueur étrange dans les yeux. J'y vais moi-même. Après tout, je me débrouillerai aussi bien que vous !

- Soit, fit Annie. Cela n'a pas d'importance. Du moment qu'ils récupèrent leur machin... Allez-y. Moi, pendant ce temps, je vais lire les dossiers que la pauvre Estaline m'a ramenés... "

Elle se cala dans son fauteuil et entama la lecture du premier classeur, celui consacré au banditisme international. Pendant ce temps, Maximilien enfournait la statuette dans la poche de son pantalon.

" Mais au fait, remarqua soudain Julien, si vous y allez comme ça, on va vous tirer dessus sans s'occuper de rien ! Ils s'attendent à voir mademoiselle la commissaire, pas vous !

- Tu as raison, remarqua Maximilien en se rasseyant sur le lit, et je n'y avais pas pensé. Je vais faire un drapeau blanc ; comme ça, s'ils ont un peu de culture, ils comprendront qu'il n'est pas bon de m'assassiner. "

Cinq minutes plus tard, il descendait l'escalier, tenant dans ses mains un charmant petit drapeau.

Au même moment, l'agent 21 s'apercevait que son mouchoir avait disparu.

 

Estaline avait fini par renoncer à crier son mécontentement à ses ravisseurs; et comme elle le faisait en termes non mesurés qu'il serait extrêmement grossier de rapporter, ceux-ci en semblaient plutôt soulagés. Elle avait donc fermé sa bouche et était en train de reposer sa voix fatiguée par de nombreuses bordées d'injures, lorsque Maximilien fit irruption dans le bureau en agitant son drapeau.

Bébert saisit aussitôt son arme avec une rapidité qui eût surpris les cow-boys du siècle dernier, ceux qui étaient censés tirer plus vite que leur ombre. Mais l'inconnue l'arrêta d'un geste. Bébert, tout surpris, laissa tomber sa mitraillette avec d'autant plus de dépit qu'il connaissait bien Maximilien et qu'il ne lui eût pas déplu de lui tirer dessus.

" Qu'est-ce que vous voulez ? demanda l'inconnue de sa voix glaciale.

- Ben, la statuette quoi... répondit Maximilien, impressionné malgré lui par cette femme peu commune. Enfin je veux dire, quoi, que je vous donne la statuette, quoi, vous comprenez, enfin quoi, quoi...

- Votre discours m'a paru légèrement obscur, dit l'inconnue en haussant un sourcil, mais bien que l'abus du terme "quoi" nuise quelque peu à la clarté de vos paroles, j'en ai à peu près saisi le sens. J'irai donc droit au but, clairement et sans complications... 

- File-nous ça ! compléta Bébert.

- Enfin quelque chose de clair, net et précis, fit Maximilien qui, il devait bien l'avouer, n'avait pas compris grand-chose à ce que venait de lui dire l'inconnue. Mais comme je te connais bien, Bébert, et que je sais que je n'ai pas grand-chose à attendre de toi en matière de loyauté, je me permettrai de vous demander de relâcher d'abord votre prisonnière.

- On paie d'avance, c'est cela, monsieur Délit ? dit l'inconnue avec un sourire narquois. Non, cela n'a rien de surprenant que je connaisse votre nom, Bébert m'en a informée... Cela me surprend d'ailleurs que vous soyez passé du côté de la police : après tout, vous ne valez pas mieux que mon cher associé... Mais sachez que je peux faire preuve, moi aussi, d'une certaine honnêteté, et surtout que je tiens à rester discrète et que je ne tiens pas à m'encombrer d'un otage. Vous pouvez donc récupérer cette jeune fille. Détache-la, Bébert ".

Bébert s'exécuta en maugréant, car il trouvait sa patronne un peu trop magnanime à son goût. Une fois libre, Estaline s'empressa de bondir sur ses pieds, d'effectuer quelques mouvements censés décontracter ses membres longtemps retenus par des liens, et seulement après, d'adresser un bref merci à Maximilien. Mais elle resta dans la pièce, curieuse de voir la suite des événements.

" Voilà, vous avez ce que vous voulez, repris l'inconnue. Je vous prierai donc de respecter notre marché et de me donner la statuette.

- Mais volontiers, répondit Maximilien en donnant, un grand sourire sur les lèvres, le mystérieux objet à l'inconnue. Celle-ci s'en empara d'un geste avide, et, pour la première fois, et seulement pour une seconde, perdit son inquiétante impassibilité : ce fut avec des yeux brillants de joie malhonnête qu'elle reçut la statuette.

" Ca y est, on l'a ! dit-elle, d'une voix empreinte d'une menaçante fierté. Puis elle reprit son ton habituel, à l'adresse de son acolyte :

- Viens, Bébert, allons-nous-en."

Elle tourna les talons de sa démarche élégante, et enjamba le rebord de la fenêtre en allongeant gracieusement la jambe. Bébert suivit avec un style légèrement moins harmonieux ( en fait, ce fut sur le nez qu'il chut sur le sol de l'autre côté ), mais il passa tout de même et bientôt, ne restèrent plus dans le bureau dévasté qu'Estaline et Maximilien, qui évacuèrent d'ailleurs la place en peu de temps, pour rejoindre en une petite minute le quartier général de l'étage.

Lorsqu'Estaline franchit la porte de la chambre, elle fut accueillie avec des cris de joie de toutes parts. Julien alla même jusqu'à se précipiter vers elle et à la serrer dans ses bras dans un élan d'allégresse qui confirmait une fois de plus qu'il ne se contentait pas d'être l'ami de son amie.

Dans cette ambiance joyeuse, l'entrée de Maximilien passa inaperçue et il regagna sa place sur le lit sans que quiconque ne s'en rendît compte. Ce qui ne le dérangea nullement, car il n'aimait guère les effusions.

Ce ne fut que quelques minutes plus tard, lorsqu'Estaline se fut de nouveau assise sur la table aux côtés de Julien, qu'Annie daigna demander à Maximilien s'il avait bien remis la statuette aux bandits.

« Officiellement, oui, fut la réponse laconique et énigmatique qu'obtint Annie.

- Officiellement ? répéta Annie, surprise. Expliquez-vous ! 

- Eh bien, ils sont sûrs et certains, pour le moment, d'être en possession de cette statue. 

- Vous ne la leur avez donc pas donnée ?

- Oh, si, ne vous en faites pas, il fallait bien que je la leur donne pour qu'ils relâchent Estaline. Mais la question n'est pas de savoir si je la leur ai donnée ou non... mais de savoir s'ils l'ont gardée !

- Vous voulez dire que... ?

- Parfaitement, je veux dire que. Parce que moi, personnellement, je n'ai jamais été vraiment pour le fait de la leur donner. Et puis n'oubliez pas que je suis un pickpocket professionnel, moi... il faut bien que j'exerce de temps en temps mon métier si je ne veux pas perdre la main ! "

Et, comme si la chose était toute naturelle, il sortit la statuette de sa poche et se mit à la lancer et à la rattraper de sa main droite, comme s'il s'agissait d'une vulgaire balle.

« Maximilien, mon ami, dit Annie stupéfaite, je finirai par croire que vos talents nous sont indispensables !

- Vous en doutiez ? » répondit-il, toujours aussi modeste.

Suite

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publié dans : La tradition d'Allahva
Vendredi 19 mai 2006

 

Annie n'avait pas de souci à se faire : pour le moment, Estaline s'en sortait très bien. Elle avait réussi à descendre l'escalier sans faire craquer l'ombre d'une latte de parquet ( ceci n'a rien d'étonnant, les ombres ayant, parmi tant d'autres, la propriété d'être muettes comme des ombres ) et à observer un silence parfait. Elle se trouvait à présent dans le couloir. Grâce aux barricades élevées par Julien et Maximilien, les bandits ne pouvaient voir Estaline, mais comme elle craignait qu'ils ne l'entendissent, elle prenait soin de marcher sur la pointe des chaussures. Elle ouvrit avec précaution la porte du bureau, et découvrit une pièce légèrement différente de celle qu'elle avait quittée quelque temps auparavant. En effet, la nouvelle table avait été percée comme l'autre; le trou étant trop étroit pour laisser passer un homme, et encore moins pour laisser passer Bébert, qui était, on l'a dit, doté d'une importante masse corporelle, celui-ci s'était contenté de mitrailler sans répit le bureau du commissaire Mallier.
 
Les murs étaient dans le même état que ceux du couloir, la fenêtre n'avait plus de vitre : celle-ci n'était plus que tessons de verre éparpillés au pied du mur. Le fauteuil même, le cher fauteuil si confortable, agonisait sous ses coussins en lambeaux; un de ses pieds n'était plus, et il se tenait pitoyablement sur les trois autres, semblant s'être agenouillé pour demander grâce.
 
Estaline s'empressa de s'approcher du mur qui séparait le bureau de la rue, afin que les bandits ne pussent la voir, et observa les restes pathétiques du bureau si élégant quelques heures auparavant. Une seule partie avait été épargnée par le mitraillage systématique de Bébert : par une chance incroyable, il s'agissait justement de la commode qui renfermait tous les dossiers du commissaire Mallier. A quatre pattes, pour éviter de se faire repérer, Estaline s'approcha de cette oasis au milieu du désastre, et se mit en devoir de sélectionner les dossiers qui pourraient apporter à Annie quelque indication concernant la patronne de Bébert. Elle s'empara en particulier du classeur titré " banditisme international " ( cette femme avait pour elle tout l'air d'un personnage des aventures de James Bond ), d'un dossier consacré à un certain Albert Muda ( qui, d'après la photographie insérée dedans, était de toute évidence le Bébert à la mitraillette ) et d'un troisième concernant, lui, Maximilien Délit ( qui n'avait bien sûr rien à voir avec cette histoire; mais ce singulier personnage intriguait Estaline et elle avait envie d'en savoir un peu plus sur son compte ).
Estaline prit dans ses bras ses dossiers, et, en rampant, tenta de ressortir du bureau : sa mission était presque accomplie.
Au même moment, Annie parvenait elle aussi à la porte du bureau, étant toujours aussi décidée à venir en aide à Estaline.
Elles se rencontrèrent donc, logiquement, à la porte du bureau, l'une à genoux avec une encombrante pile de classeurs sur les bras, et l'autre tout simplement debout, dans une position tout ce qu'il y avait de plus naturelle.
" Merveilleux ! Tu as réussi sans te faire tirer dessus ! chuchota Annie, sans que le son fort réduit de sa voix ne dissimulât son enthousiasme.
- Oh, ce n'était pas si difficile que cela, répondit Estaline avec modestie, en donnant une grande partie de la pile de dossiers à Annie ( elle en garda un, espérant le lire plus tard, quand la situation se serait calmée ).
- Allez, viens, remontons, conclut Annie, toujours en chuchotant, avant qu'on ne nous voie.
- Trop tard ! dit une voix derrière elles.
Un nouveau tir de mitraillette venait de désintégrer ce qui restait de la table, et l'inconnue venait d'entrer par la fenêtre défoncée, suivie de son acolyte essoufflé ( il avait, je crois l'avoir déjà dit, tendance à bedonner, et ce genre d'exercice physique ne lui procurait pas la satisfaction qu'il éprouvait en chatouillant la détente de sa mitraillette ) qui, malgré la sueur qui dégoulinait sur son front et sa chemise colorée, brandissait fermement son arme. L'ennemi était dans la place ! Le Commissariat Central de Saint-Serment-des-Olets n'avait pu soutenir le siège !   
Sur un simple regard de sa patronne ( ce qui prouve à quel point ils se comprenaient ), Bébert bondit vers Annie et Estaline et, sans pour autant lâcher sa mitraillette, saisit d'un seul coup Estaline ébahie entre ses gros bras, la bâillonnant d'une main et maintenant son corps de l'autre. Oh, Estaline n'était pas du genre à se laisser prendre en otage sans broncher ; elle cribla de coups de pied furieux son agresseur ( hélas pour elle, ses pieds ne faisaient que rebondir contre la grasse bedaine de Bébert ) et protesta vivement à grands renforts de " MMM-MMM-MMM ", qui étaient, bien sûr, le seul son qu'elle pût émettre, étant donné la présence indésirable de la main de Bébert devant sa bouche.
" Bande de vandales ! s'indignait Annie. Vous n'avez pas le droit de vous attaquer, gros et fort comme vous êtes, à une enfant sans défense ! Relâchez-la immédiatement ! "
Aussitôt, démentant les paroles du commissaire, selon laquelle elle était "sans défense", Estaline lança son pied dans le genou de Bébert, qui poussa un hurlement, et lui jeta un regard furieux, mais ne lâcha nullement sa prise. Encouragée par le cri de son agresseur, Estaline récidiva, dans l'autre genou cette fois ; nouveau hurlement, nouveau regard furieux. Bébert supplia l'inconnue en ces termes :
" Mais, patronne, ce n'est pas une gamine, c'est une furie ! Elle m'a démoli les deux genoux et à mon avis, elle ne va pas s'arrêter là !
- Débrouille-toi, Bébert, répondit la patronne de sa voix glaciale et insensible. Je ne te paie pas pour te plaindre. Commissaire Annie Mallier ! Nous ne vous rendrons votre protégée qu'en échange de la statuette ! Et si nous n'avons pas fait l'échange dans une heure, vous pourrez lui dire adieu !
- Vos procédés sont ab-so-lu-ment horribles ! Bandits ! Kidnappeurs ! Assassins ! Brigands ! Malfaiteurs ! criait Annie de toute sa voix. Pirates ! Forbans ! Affreux individus ! Odieux maîtres-chanteurs !
- Calmez-vous, commissaire Mallier, dit l'inconnue ( qui, pour sa part, restait calme comme une tombe ), et réfléchissez quelques instants. Tenez-vous, oui ou non, à la vie de cette fillette ? Si oui, donnez-moi la statuette. Si non, tant pis pour elle, mais vous ne viendrez pas vous plaindre !
- Bien, dit Annie en baissant tristement la tête. Je demande à réfléchir quelques instants avec mes associés. Me laisserez-vous remonter les consulter ? D'ailleurs, ce sont eux qui ont l'objet.
- Faites, répondit l'inconnue. Mais n'oubliez pas : Si vous n'êtes pas revenue dans une heure... hé, hé, hé !
- J'y serai. Mais d'ici là, gare à vous si vous faites le moindre mal à Estaline ! "

Après avoir lancé encore une petite bordée d'injures, car elle n'était pas du genre à quitter les gens, fussent-ils ses pires ennemis, sans les saluer d'abord, Annie remonta tristement l'escalier, tandis que l'inconnue s'installait le plus confortablement possible dans les restes du fauteuil et que Bébert entreprenait la tâche difficile de ligoter la remuante Estaline avec une corde qu'il avait amenée, afin de ne plus avoir à supporter ses coups de pied enragés.

Suite

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