Mardi 23 mai 2006

Les deux familles acceptèrent l'invitation avec enthousiasme, et fois la date fixée, Estaline et Julien commencèrent à préparer leurs bagages avec enthousiasme. Invités dans un pays aussi exotique que le Jhetupûr et dans le palais d'une princesse, qui plus est ! Quelle aventure !

Il est aisément compréhensible qu'une telle aubaine ne fût pas restée secrète, étant donnée la prédisposition qu'ont les enfants à laisser leur langue courir. Une semaine plus tard, il n'en était pas un qui ne sût rien de cette affaire. Les rumeurs couraient les rues et le jardins publics :

« Estaline m'a dit qu'elle partait en vacances chez une princesse avec Ju d'Orange !

- Ju d'Orange m'a dit qu'il partait en vacances chez une princesse avec Estaline !

- Oh, le pot !

- Et puis, qu'est-ce qu'on en a à faire ? C'est leurs oignons.

- N'empêche, le pot !

- Où ça ?

- Chez une princesse ?

- A Al... la...vah ?

- C'est quoi ça ?

- Quand même, le pot !

- Ouais, quelque part en Asie... au...Jhuputer ?

- Jhepetûr !

- Jhutepûr !

- Rhejetup !

- Prujethet !

- Juputre !

- Ouais, mais moi je dis, le pot !

- Bof, tout ça c'est des blagues !

- Quoi ? Qui c'est qui dit qu'Estaline et Julien vont sur Jupiter ?

- Une princesse ? Ouââââh !

- Le pot... »

La rumeur fit ainsi le tour de la ville et quand arriva le grand jour, la moitié du collège de Saint-Serment-des-Olets se pressait devant l’aéroport local pour voir passer les héros du moment. Ce qui fut très utile à Estaline pour l’acheminement de ses deux valises et de son sac de voyage ( elle voulait être sûre de ne manquer de rien une fois à Allahva ), qu’elle s’empressa de refourguer au premier admirateur venu. On n’est jamais si bien servi que par soi-même, d’accord - mais un petit coup de main de temps en temps n’est jamais à refuser. C’était là sa théorie.

La voix mélodieuse d’une invisible hôtesse annonçant que les passagers en partance pour Allahva étaient priés de se rendre en salle d'embarquement n°4 dispersa l’assistance, ce qui permit à Estaline de mettre la main sur Annie et Julien perdus quelque part dans la foule en grande tenue de voyage. Pour ce qui est de trouver la salle 4, le dédale aéroportuaire ne manquait pas de panneaux et il ne fut pas vraiment difficile aux trois voyageurs de parvenir à bon port. Ils se trouvèrent donc bientôt confortablement installés dans les trois fauteuils de la travée 6 d'un appareil de la compagnie Air-Jhetupûr.

Une hôtesse de l'air, élégante comme toutes les hôtesses de l'air, vint saluer les passagers, et l'avion décolla avec un vrombissement assourdi par les parois insonorisées.

Pour s'occuper, Estaline entreprit de feuilleter une revue qu'elle avait dénichée, et qui lui fournit une foule de renseignements sur le Jhetupûr, son économie, sa politique et ses coutumes. Julien, apparemment moins désireux d'accroître sa culture, se contenta d'observer passivement par le hublot les bandes de nuages cotonneux qui défilaient autour et en-dessous de l'avion. Occupation qui, bien qu'elle puisse tout d'abord porter à la rêverie, n'a rien de vraiment passionnant en soi; aussi Julien ne tarda-t-il pas à plonger dans une certaine somnolence, puis à carrément s'assoupir sans s'apercevoir de rien.

Annie s'amusa à exercer son sens de l'observation et de la déduction, qualité qui peut se montrer très utile à un commissaire de police, en examinant attentivement les passagers de l'avion : des gros, des maigres, des femmes, des hommes, des Jhetupûriens, des compatriotes, occupés à dormir, à lire, à parler, à écrire, à bâiller, à téléphoner, à prier gentiment l'hôtesse de leur apporter quelque rafraîchissement. Annie nota en particulier un individu dont toute la moitié supérieure disparaissait derrière un journal, mais qui, bien qu'Annie ne pût apercevoir qu'une partie réduite de sa personne, lui rappelait tout de même quelqu'un, qu'elle n'arrivait pas à identifier.

Tandis qu'Annie s'interrogeait sur l'identité de ce mystérieux liseur de journal, l'avion poursuivait sa course au-dessus des terres et des mers; la matinée passa, puis l'après-midi; le soir arriva, et mademoiselle la commissaire était encore plongée dans de profondes réflexions lorsque l'hôtesse fit savoir aux passagers que l'avion allait bientôt atterrir à l'aéroport d'Allahva, que la température était de trente degrés, que la météo était excellente, qu'il était nécessaire de cesser de fumer et de boucler les ceintures, merci beaucoup.

L'avion atterrit sans aucun problème, et bientôt Annie, Estaline et Julien purent poser les pieds sur le sol du Jhetupûr. Ce qui ne fut pas vraiment flagrant, car, après tout, rien ne ressemble plus à un aéroport qu'un autre aéroport.

Nos trois voyageurs récupérèrent leurs bagages et gagnèrent le hall de l'aéroport, où Annie se mit en devoir de chercher des renseignements sur le moyen de se rendre au palais princier. Malheureusement, elle ne put dénicher quiconque parlant le français, et, comme elle n'entendait naturellement pas un mot de jhetupûrien, elle se trouva bien en peine de tirer quoi que ce soit de la conversation des autochtones.

« Eh bien, ma foi, dit-elle à l'adresse d'Estaline et de Julien, nous nous débrouillerons par nos propres moyens. Sortons de l'aéroport et essayons d'aller à pied au palais. »

Elle saisit dans chaque main une de ses valises, et se dirigeait d'un pas déterminé vers la sortie, lorsqu'une main se posa sur son épaule.

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Lundi 22 mai 2006

Un mois s'écoula, au cours duquel on n'entendit plus parler des deux quidams qui avaient assiégé le commissariat.

Celui-ci étant en réparations, et occupé par plus d'ouvriers s'efforçant de réparer les dégâts que d'agents de police, Annie avait décidé de conserver jusqu'à la fin des travaux le quartier général qu'elle s'était aménagé à l'étage, jugeant que le danger de recevoir sur le képi un pot de peinture tombé d'une échelle était aussi grand que celui de se faire tirer dessus par Bébert. Quant à la statuette, elle attendait dans un coffre-fort de la banque que l'on réparât celui du commissariat.

L' « affaire de la statuette », comme on l'avait surnommée, ayant été étouffée pour ne pas amener d'ennuis à la police locale ( il est fort humiliant de s'entendre rappeler que l'on a été assiégé toute une après-midi dans un commissariat par deux quelconques individus ), Maximilien n'avait pu faire valoir les services qu'il avait rendus ce jour-là, et avait dû se résigner à se voir condamner par le tribunal à une peine de prison, qu'il purgeait depuis deux semaines dans l'établissement voisin.

Bien sûr, dès que le siège avait été levé, Estaline et Julien s'étaient empressés de regagner leurs familles respectives, qui les avaient accueillis avec une joie compréhensible. Mais ils avaient promis à Annie de revenir la voir de temps en temps. Julien avait même retrouvé sa bicyclette, qui était tout bêtement restée derrière un buisson.

Un soir, aux environs de minuit moins le quart, Estaline fut arrachée à son lit par un furieux hurlement de téléphone. Elle traîna les pieds jusqu’à l’appareil, où la voix d’Annie bondit du combiné :

 « Allô Estaline ? Je sais qui était la patronne de Bébert !

- Gnmf ? demanda Estaline en étouffant un bâillement. 

- Ça fait une semaine que je fouille dans tous mes dossiers, j’ai une migraine à démolir un éléphant, mais j’ai trouvé ! C’est une dénommée Lydia Bollik, la plus malhonnête femme que l'on puisse trouver sur cette terre. Elle fait un peu de tout : trafics divers, espionnage, contrebande... Elle est le chef d'un réseau international de criminels et recherchée par toutes les polices de tous les pays. Mais apparemment, ce n'est pas du tout son genre de s'allier avec des bandits de bas étage comme ce Bébert.

- Elle avait peut-être besoin d'un individu qui connaisse la région ? marmonna vaguement Estaline.

- Probable. Mais ce n'était pas seulement pour te dire cela que je te téléphonais.

- Pourquoi ?

- Tu te souviens de ce que nous avait dit Maximilien à propos de la statuette ?

- Oui, qu'elle était... jhêturu... pienne ou quelque chose comme ça.

- Jhetupûrienne, exactement. Et figure-toi que je viens de recevoir par l'intermédiaire de l' ambassade du Jhetupûr, une lettre de la princesse Amida elle-même.

- La princesse Amida ? Celle qui gouverne le Jhetupûr ?

- Parfaitement. L'ambassadeur m'a dit qu'elle avait entendu parler de tout ce qui s'était passé l'autre jour. Et dans sa lettre, elle m'explique que la statuette appartient à la famille royale depuis des siècles, et qu'elle lui avait été volée dernièrement. Elle me dit aussi que cette statuette est pour elle un objet très précieux, et qu'elle doit absolument le récupérer. Aussi me prie-t-elle de venir la lui apporter en personne, car c'est pour elle la méthode la plus sûre. Mais ce qu'il y a aussi, c'est que...

- Que ?

- Qu'elle vous invite aussi, Julien et toi, à venir passer quelque temps dans son palais d'Allahva, la capitale du Jhetupûr. 

 - Julien et moi ? Ce serait génial ! Je vais demander à mes parents s'ils le permettent... Je vous rappellerai ! Au revoir !

- Au revoir ! Moi, je vais appeler Julien pour lui transmettre l'invitation.

- Clic ! » Et Estaline retourna se coucher.

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Dimanche 21 mai 2006
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