Dimanche 28 mai 2006

Si vous le voulez bien, nous allons quitter ( à regret, bien entendu ) ce monde de luxe, de splendeur et de clarté qu'est le palais de la princesse Amida, pour retrouver, dans une maison quelques rues plus loin, Ipal de Kolej en personne.

Le maître de la maison, un homme assez jeune encore, était dans son bureau, assis sur un confortable fauteuil devant un bureau de bois précieux, sur lequel était posée une feuille de papier à lettres à moitié couverte de caractères jhetupûriens. Ipal de Kolej, un stylo à plume entre les doigts, était plongé dans une réflexion profonde. Il cherchait ses mots avec soin. Il fallait en prendre la peine, car le texte qui naissait sous sa plume n'était ni plus ni moins qu'un discours décidé à être prononcé devant l'ensemble de la population d'Allahva, lorsqu'il aurait accédé au trône. Car Ipal avait une confiance aveugle en sa chère fiancée ( ce qui est la moindre des choses lorsqu'on est amoureux ), si bien qu'il était certain qu'elle ne tarderait pas à lui apporter la précieuse statuette qui ferait de lui le prince du Jhetupûr. Il n'avait pas vu Lydia depuis qu'elle était partie en France pour tenter de soustraire l'objet à la princesse Amida, et il lui tardait qu'elle revienne.

Ipal se replongea dans l'écriture de son discours et inscrivit sur sa feuille une longue phrase, pleine des mots les plus recherchés que l'on puisse trouver dans la langue jhetupûrienne. Ce discours allait être entendu par tous les Allahviens, étant médiocre orateur, Ipal préférait faire en sorte qu'ils n'y comprennent rien, afin qu'ils ne puissent le juger en mal.

Alors qu'il ornait la fin de sa phrase d'un magnifique point d'exclamation, il entendit derrière lui la voix de son fidèle majordome :

« Monsieur... mademoiselle Lydia Bollik, monsieur !

- Je vous ai déjà dit de m'appeler « Votre Altesse » ! s'écria Ipal, furieux. Je serai prince d'un moment à l'autre, alors, préparez-vous ! 

- Bien, monsieur », fit respectueusement le majordome, et il se retira. Lydia Bollik entra dans la pièce d'un pas énergique. Elle avait troqué sa robe de soirée contre une tenue plus discrète, et avait dû laisser son fume-cigarette au vestiaire, car elle ne le tenait plus entre ses doigts. Elle avait l'air absolument furieux.

Son fidèle acolyte, Bébert, entra derrière elle, toujours vêtu de son costume de touriste qui le faisait passer inaperçu sous ces latitudes.

« Lydia ! Quelle bonne surprise ! s'écria Ipal avec un grand sourire. ( Il va de soi qu'entre eux, les deux fiancés discouraient en jhetupûrien; mais comme je me permets de supposer que très peu de mes lecteurs maîtrisent couramment cette langue et que moi-même, je n'en comprends pas le premier mot, j'ai préféré vous offrir une version doublée de la conversation ).

Lydia ne manifesta pas la moindre émotion d'être si bien accueillie, et se contenta de marmonner quelque juron incompréhensible dans sa barbe inexistante.

- Ca ne va pas, mon amour ? demanda Ipal, surpris. Mais je suppose que tu m'as apporté l'objet ?

Pour toute réponse, Lydia se renfrogna encore davantage et s'enferma dans un mutisme encore plus profond.

- Mais enfin, mon amour, qu'est-ce qu'il y a ?

Après un instant de silence, Lydia serra les poings et se décida à parler.

- Je me suis fait avoir, voilà ce qu'il y a ! explosa-t-elle. Moi, Lydia Bollik, la plus grande malfaitrice de la Terre et de ses environs, je me suis fait avoir par un pickpocket de troisième classe !

- Explique-moi ! Que s'est-il passé ?

- C'est cet idiot de Bébert ! D'accord, il a réussi à voler la statuette dans les bagages de la princesse; mais alors qu'il me l'apportait à mon pied-à-terre de Saint-Serment-des-Olets, cet imbécile, cet abruti, cette triple andouille l'a perdue ! Il l'a laissée tomber dans la rue !

- Je me suis toujours demandé ce qui t'a pris d'engager un balourd pareil.

- Je me le demande quelquefois moi-même ! ( pendant ce temps, Bébert, insensible à toutes le injures dont on l'accablait, s'était tranquillement assis sur une chaise et endormi ). Enfin, toujours est-il qu'une gamine a trouvé la statuette, l'a prise et l'a amenée au commissariat. Et j’ai eu beau tout essayer, pas moyen de la récupérer !

- C'est malin ! Et la cérémonie qui a lieu dans une semaine ! Il faut absolument retrouver cette statue d'ici là. C'est que je veux être prince, moi.

- Si tu crois que moi, je ne veux pas être princesse ! Mais rien n'est perdu, écoute. Je sais que ta cousine a invité la commissaire Mallier, celle qui m'a tenu tête, et les deux gamins du commissariat, à venir passer quelques jours chez elle. A mon avis, la commissaire a amené la statuette. Conclusion ?

- Cette statuette est en ce moment même au palais de cette peste d'Amida ! s'écria Ipal. Et il faut la récupérer ! Il le faut ! IL LE FAUT !

Ipal, emporté par son élan, s'était mis à crier si fort que Bébert se réveilla en sursaut et tomba de sa chaise.

« Quoi ? fit-il. Qu'est-ce qu'il y a ?

- Rendors-toi, toi, lui intima Lydia d'un ton méprisant. On te sonnera quand on aura besoin de toi ! »

Et, tandis que Bébert se rasseyait sur sa chaise et tentait de se replonger dans son sommeil, les deux amoureux se rapprochèrent l'un de l'autre pour mettre au point leur plan...


ajouter un commentaire commentaires (1)   
publié dans : La tradition d'Allahva
Samedi 27 mai 2006

- Eh bien, je suppose que je ne devrais pas le dire. Cette statuette fait partie du plus grand secret de la dynastie jhetupûrienne, comprenez-vous ? Mais je vais vous expliquer tout de même quel est ce secret. J'estime que je peux vous faire confiance. Et puis, si j'ai fait venir la commissaire Mallier, c'est en partie pour lui faire mener une enquête, et si je ne lui explique pas les données du problème, elle aura sans doute du mal à le résoudre.

- C'est le moins qu'on puisse dire ! commenta Annie.

- Voyez-vous, continua la princesse, il existe au Jhetupûr une très ancienne tradition, qui remonte à mon ancêtre la princesse Allahva 1ère, celle qui a fondé la capitale du même nom. Allahva avait décidé, voyez-vous, de faire en sorte que sa famille règne toujours sur le Jhetupûr. Elle a donc décrété que chaque prince ou princesse, à la fin de sa première année de règne, devrait apparaître au balcon en portant les insignes princiers, un sceptre et une couronne. Et si cela ne se faisait pas, le prince ou la princesse devrait abdiquer, et que ce serait le possesseur de la couronne et du sceptre qui régnerait à sa place. Ce qui était intelligent, car le secret de la cachette de ces deux objets devait être connu seulement par les descendants d'Allahva, transmis de génération en génération. Bon, je vous l’accorde, ce n’est pas très original... Mais c’est moi qui pâtis du manque d’imagination de mon aïeule, maintenant !

- Je crois comprendre ! s'écria Estaline. Le secret de la cachette du sceptre et de la couronne est caché à l'intérieur de la statuette, n'est-ce pas ?

- Évidemment ! Et il se trouve que la prochaine cérémonie aura lieu dans une semaine, et que je devrai donc bientôt aller chercher dans leur cachette les deux objets. Mais tout porte à croire que je ne suis pas la seule à prétendre me montrer à la cérémonie. Il y a trois mois, j'étais en visite diplomatique à l'ambassade jhetupûrienne de votre pays, et j'emmenais naturellement la statuette, que je porte toujours sur moi. Et on me l'a volée ! Je l'ai fait chercher partout, bien sûr; mais j'ai dû me résigner à rentrer à Allahva sans ma statuette. Vous comprenez que j'aie sauté de joie quand on m'a appris qu'elle avait été retrouvée !

- Hem, hem, fit Annie, qui retrouvait ses réflexes de commissaire de police à la moindre mention de vol ou de délit quelconque. Soupçonnez-vous quelqu'un, Votre Altesse ? ( cette fois, elle ne s'inclina pas ).

- Je dois vous dire que oui, répondit la princesse Amida. Mon cousin, Ipal de Kolej, qui se verrait bien prince. C'est un homme cruel et sans merci, et je sais qu'il a eu vent par hasard du secret de la statuette. Enfin, ce n'est pas lui que je crains le plus, mais sa fiancée, Lydia Bollik ; elle, elle me semble capable du pire.

- Lydia Bollik !? s'exclama Annie. Lydia Bollik est la fiancée de votre cousin ? Alors, il n'y a plus de doute possible : c'est bien lui qui est derrière le vol.

- Vous connaissez donc Lydia ? demanda la princesse.
- Ca oui, on la connaît... commença Estaline.

- ... un peu trop à notre goût, même ! » compléta Julien.

Et pendant qu'il entreprenait d'expliquer à la princesse les événements du jour où le commissariat avait été assiégé par Lydia et Bébert, Annie avait sorti son calepin et prenait des notes à toute vitesse. Ces vacances seraient peut-être moins tranquilles qu'Estaline l'avait imaginé...

Suite

ajouter un commentaire commentaires (1)   
publié dans : La tradition d'Allahva
Vendredi 26 mai 2006

Les voyageurs et les valises suivirent la fillette en file indienne jusqu'à une petite automobile d’allure banale garée devant l'aéroport. Un chauffeur, assis au volant, feuilletait un hebdomadaire jhetupûrien qu’il s’empressa de replier à l’arrivée de ses passagers.

La voiture n’avait rien d’une limousine princière et elle n’avait visiblement jamais été prévue pour transporter en plus de son chauffeur cinq personnes, six valises et un sac de voyage. Les bagages furent tant bien que mal entassés dans le coffre et les passagers sur la banquette arrière ; la fillette prit place à côté du chauffeur. Le véhicule démarra et s’engagea dans les rues d’Allahva, où des gratte-ciel d'un nombre astronomique d'étages côtoyaient de vieilles maisons d'une architecture orientale très élégante. Enfin on atteignit le palais princier, qui était un palais oriental avec tout ce que cela peut impliquer, escaliers, dômes, jardins et tout l’attirail habituel. Un énorme portail, flanqué de deux cerbères aussi immobiles que des échantillons d’art local, s’ouvrit pour laisser entrer la voiture et ses passagers ; lesquels se retrouvèrent dans un intérieur qui valait largement l'extérieur, avec des salles si immenses que le plafond semblait disparaître dans les nuages, dans lesquelles l'or et les marbres étaient aussi abondants que le bois, et où des fontaines d'eau pure et claire faisaient jaillir des gouttelettes argentées par la bouche de sirènes et de dragons sculptés dans la pierre. Estaline aperçut même un arbre chargé de fruits dorés, qui poussait au milieu d'une pièce, dans un grand pot d'argent massif, et qui déployait ses branches élancées dans toute la salle.

Après avoir traversé des salles resplendissantes, des cours intérieures merveilleusement ensoleillées, des couloirs interminables, nos amis parvinrent enfin à une salle qui ressemblait fortement à la conception traditionnelle de la salle du trône, avec tapis rouge et vaste fauteuil précieux au bout. Personne ne douta que c'était là qu'ils allaient être présentés à la princesse Amida.

« Vous permettez ? demanda poliment la fillette en prenant congé du groupe, et en s'éclipsant par une petite porte située près du trône. Si vous voulez vous donner la peine d'attendre quelques instants... »

Elle disparut dans la pièce d'à côté, et les voyageurs restèrent dans la salle du trône, à admirer les tapisseries locales. Alors qu'ils étaient perdus dans la contemplation, la fillette revint. Mais elle s'était changée : elle portait à présent une riche robe de soie, et avait autour du cou un double collier de perles d'une valeur sans doute inestimable, auquel pendait un gigantesque bijou d'or et de cristal doré. Au front de la petite fille était un cercle d'or orné de pierreries étincelantes.

Sans aucune hésitation, la fillette ainsi transformée alla s'asseoir sur le trône et, de là, resta à observer ses invités. Qui, inutile de le dire, ne cachaient pas leur stupéfaction.

« Qui ? Que ? Quoi ? bégayait Annie.

- Oui, vous avez deviné, dit la fillette ( même si Annie n'avait rien deviné du tout ), je suis la princesse Amida en personne. J'ai été obligée de venir vous chercher moi-même à l'aéroport, et incognito, pour être sûre que la statuette ne soit pas détournée. Vous l'avez ?

- Bien sûr, Votre Altesse, répondit Annie en s'inclinant jusqu'à terre. Elle est dans ma valise, si toutefois monsieur Délit ne me l'a pas volée.

- Ah, je vous jure que je n'y ai pas touché ! fit Maximilien. Croix de bois, croix de fer !

- Bon ! C'est ce que nous allons voir. »

Elle ouvrit une de ses valises, écarta quelques vêtements et ustensiles de toilette, et montra à l'assemblée la statuette resplendissante, avant de la tendre cérémonieusement à la princesse en s'inclinant une nouvelle fois. La princesse s’empara de l’objet avec un rire de joie et s'empressa de l'enfermer dans un petit coffre qui se trouvait caché dans un des accoudoirs du trône.

- Encore une fois, merci beaucoup, dit-elle en se rasseyant sur le noble fauteuil.

- De rien, Votre Altesse, répondit Annie en s'inclinant derechef. C'est nous qui vous remercions de nous avoir invités dans votre palais.

- Je vous le devais bien ! rit la princesse. Et si vous voulez me faire plaisir, commissaire Mallier...

- Oui ?

- Arrêtez de vous incliner à chaque fois que vous me parlez. Vous aller finir par vous coller un tour de reins, et j'aimerais bien voir votre visage de temps en temps.

- Oh ? »

Annie se releva aussi sec, comme mue par un ressort. La princesse rit de nouveau.

Estaline, qui réfléchissait depuis un certain temps, leva soudain le doigt.

« Votre Altesse ?
- Qu'y a-t-il ?

- Cela fait un certain temps que je réfléchis, et si vous me permettez, j'aimerais savoir, par simple curiosité, vous comprenez, enfin, juste pour savoir, quoi...

- Dites toujours ?
- Qu'est-ce que c'est que cette statue ?


ajouter un commentaire commentaires (0)   
publié dans : La tradition d'Allahva
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus